Maître Ilène Choukri incarne une génération d’avocats engagés dans la compréhension fine des enjeux technologiques. Docteur en droit international pour une thèse portant sur les télécommunications par satellite, elle a débuté sa carrière au sein du Club Régional d’Intelligence économique (CRIE-PACA), à la Commission européenne et au sein l’Union internationale des télécommunications. Elle a notamment eu l’occasion de prendre part à de nombreuses négociations autour de l’attribution des fréquences. Elle y a découvert la redoutable efficacité stratégique des délégations américaines, qui, depuis des décennies, allie au même niveau ingénieurs et avocats, là où d’autres délégations ont mis trop de temps à comprendre l’intérêt. « Le droit est une arme et les Américains l’ont compris et la maîtrise parfaitement. Ils ne négligent jamais aucun aspect. »

Aujourd’hui, Maître Choukri est associée dans un cabinet d’avocats (CAPRIOLI & Associés) à Paris et à Nice. Elle y pilote le pôle contentieux, arbitrage et médiation, tout en collaborant étroitement avec ses associés sur les problématiques transversales du numérique. Le cabinet accompagne des acteurs publics et privés — parmi eux, des institutions étatiques, de grands comptes dans le domaine bancaire ou assurantiel ou encore de grands opérateurs de l’édition, de la santé ou des métiers du chiffre — dans leur transition numérique et leur adaptation aux enjeux juridiques liés à l’intelligence artificielle.

Droit, IA et contentieux : une frontière mouvante

L’essor de l’intelligence artificielle a profondément modifié la pratique juridique. « On a d’abord vu la dématérialisation transformer nos méthodes. Désormais, c’est l’IA qui redéfinit les métiers » de ses clients tous secteurs confondus. Ces entreprises, longtemps exposées au risque de disruption par de « pure players » agiles, ont su internaliser l’innovation et anticiper les évolutions du marché.

Elle revient sur des affaires concrètes de tensions entre grandes entreprises et start-ups, notamment autour de contentieux liés à la propriété intellectuelle, aux positions dominantes ou à l’exploitation non autorisée d’algorithmes.

Défis juridiques et responsabilité algorithmique

L’un des enjeux majeurs qu’elle identifie réside dans la question de la preuve en matière numérique et algorithmique. « Le dépérissement de la preuve est un défi quotidien. Dans les affaires liées à l’IA, la traçabilité et l’imputabilité deviennent complexes. À qui attribuer la faute lorsqu’un système autonome déraille ? ». Ces problématiques sont exacerbées dans les cas de biais algorithmiques, où l’explicabilité des modèles est souvent absente.

Sur le plan réglementaire, Maître Choukri analyse avec lucidité les choix européens et américains. L’Europe, en tant que puissance normative, opte pour un encadrement protecteur, notamment via l’AI Act, à mettre en parallèle avec RGPD… au risque d’entraver l’innovation ? La question se pose. « Les Américains, eux, laissent faire, puis régulent sur le tas ou a posteriori. Mais attention à l’idée reçue : ils régulent tout de même, avec un sens aigu de la souveraineté. »

Cyberharcèlement, éthique et liberté d’expression

Au-delà des problématiques économiques, Maître Choukri s’est aussi illustrée dans des affaires complexes de cyberharcèlement, notamment dans des dossiers très médiatisés. Elle souligne les progrès réalisés par les services de police en matière de cybersécurité et de forensic, mais pointe également la difficulté de concilier liberté d’expression et régulation du numérique.

« Le droit peut et doit encadrer, mais il ne suffit pas. Il faut une éducation aux usages, une prise de conscience collective. » Elle évoque notamment le rôle que pourraient jouer des labels de confiance, relevant de la « soft law » promus par l’Union européenne, pour guider les pratiques sans freiner l’innovation.

Vers une pratique juridique augmentée

Enfin, elle insiste sur l’impact de l’IA sur le métier d’avocat lui-même. Si certains cabinets intègrent déjà des outils d’assistance, les questions de responsabilité, de biais et de qualité rédactionnelle demeurent. « Dans mon métier, la plume est une extension de l’identité professionnelle. Je dois garder la maîtrise puisque je m’engage et que ma crédibilité et ma responsabilité professionnelles sont en jeu ». Une posture qui témoigne à la fois d’une exigence éthique et d’une conscience aiguë des risques.

A l’heure des contrats automatisés, « presque un oxymore », la chaîne des engagements moraux et juridiques est au cœur des défis.

Maître Ilène Choukri apporte un regard avisé sur les enjeux de la régulation de l’intelligence artificielle. Grâce à son expérience mêlant droit international, numérique et contentieux, elle offre une analyse pertinente dans un contexte où l’innovation technologique dépasse fréquemment les cadres juridiques établis.