28 août 2025, REF 2025, Roland-Garros.
Un panel de haut niveau animé par Philippe Mabille, rédacteur en chef de La Tribune, a réuni des figures politiques et économiques clés autour d’un enjeu central : la souveraineté numérique de l’Europe. À l’heure où 83 % des données mondiales sont stockées chez trois hyperscalers américains, une question s’impose : peut-on encore espérer une alternative européenne viable dans la bataille des infrastructures cloud et de la maîtrise des données stratégiques ? Le débat, nourri d’exemples concrets et d’analyses critiques, a permis d’éclairer les lignes de fracture, mais aussi les dynamiques de convergence entre acteurs publics, industriels et territoriaux.
Une géopolitique de la souveraineté numérique
Dès l’introduction, Philippe Mabille rappelle la pression américaine : le président Trump envisage de taxer les pays « trop régulateurs » dans le numérique. Un avertissement qui révèle la fracture entre un modèle américain expansif, un modèle chinois mimétique, et une Europe souvent perçue comme excessive dans sa régulation. Le match de la donnée devient alors un enjeu géopolitique, stratégique et industriel. Pour certains, comme Clara Chappaz, « il ne s’agit plus de choisir entre dépendance et indépendance, mais de survivre économiquement sans céder nos actifs numériques. »
Edenred : au cœur du flux mondial des données
Premier à prendre la parole, Bertrand Dumazy, PDG d’Edenred, rappelle que son groupe traite plus de 100 millions de transactions par mois dans 45 pays. Derrière cette infrastructure colossale : 700 téraoctets de données, stockées à 70 % chez des hyperscalers américains. Un choix contraint, selon lui, par trois facteurs : la présence mondiale, la profondeur des catalogues de services, et l’attractivité technologique pour les développeurs.
Dumazy dresse un constat lucide : la domination américaine dans le cloud n’est pas le fruit d’un monopole imposé, mais d’une offre supérieure. À ses yeux, « les hyperscalers nord-américains sont à l’échelle, innovants et incontournables ». Son propos résonne comme un aveu stratégique : si la France veut exister dans le cloud, elle doit créer des alternatives crédibles. Et vite.
Pour qu’Edenred envisage de migrer vers des solutions européennes, Dumazy identifie trois conditions :
- Une présence mondiale pour assurer la continuité opérationnelle.
- Une richesse fonctionnelle équivalente aux hyperscalers américains.
- Une capacité d’adoption par les développeurs à grande échelle.
La souveraineté ne pourra donc se décréter uniquement par la régulation. Elle devra aussi séduire par la performance et la compétitivité.
OVHcloud : un modèle européen en devenir
Octave Klaba, fondateur d’OVHcloud, incarne cette ambition européenne. Présent dans plusieurs pays et côté en Bourse depuis 2021, son entreprise investit massivement dans des offres souveraines, avec 300 millions d’euros par an, pour atteindre 1 milliard dès que le chiffre d’affaires doublera. Il rappelle que « 15 à 20 % des données ne peuvent légalement être stockées hors de l’UE ». Ce segment représente un potentiel de plusieurs dizaines de milliards d’euros. Encore faut-il que les clients corporates fassent ce choix.
Sens/Thales : l’alternative mixte souveraine
Cyprien Falque, directeur général de Sens (filiale de Thales), présente une autre voie. Celle du partenariat entre Thales et Google Cloud pour offrir une offre souveraine intégrant les services avancés d’un acteur américain, tout en respectant les critères du label SecNumCloud. Cette hybridation technologique et juridique vise à réconcilier richesse fonctionnelle et protection des données. Sens espère obtenir la certification ANSSI avant la fin du troisième trimestre 2025. Le défi est d’ampleur, mais la promesse est forte : faire émerger une offre européenne équivalente sans renoncer à l’innovation.
Le rôle structurant de l’État et de l’investissement
Clara Chappaz, ministre déléguée à l’Intelligence artificielle et au Numérique, a pris la parole pour relier ces enjeux à la politique budgétaire. Selon elle, « la souveraineté numérique dépend de notre capacité à investir malgré les contraintes budgétaires ». Elle insiste sur le fait que chaque euro investi doit servir une stratégie industrielle cohérente : souveraineté, innovation, emploi. Elle rappelle également que l’Europe est le continent le plus structuré en matière de data, avec des systèmes de santé centralisés, des industries historiques et des ingénieurs de haut niveau.
Clara Chappaz ne minimise pas les défis : dette publique, lenteur administrative, fragmentation du marché européen. Mais elle revendique un volontarisme assumé. « On n’a pas à rougir face aux 500 milliards annoncés par Trump. En France, 109 milliards d’euros ont déjà été engagés dans des projets IA et cloud souverain. » Elle appelle à un changement de regard : « Valorisons nos atouts au lieu d’absorber la rhétorique de la domination américaine. » Une posture offensive qui contraste avec la résignation souvent entendue dans les débats européens.
L’exemple des Hauts-de-France : Xavier Bertrand et la vallée des data centres
Xavier Bertrand, président de la Région Hauts-de-France, porte une vision territoriale de la souveraineté numérique. Il veut transformer sa région en « vallée des data centres », après l’avoir fait pour la logistique et les batteries. Avec une énergie décarbonée (centrale de Gravelines), du foncier disponible et une politique volontariste, il veut attirer les investisseurs. Pour lui, « la souveraineté se construit aussi au niveau régional, à travers des infrastructures concrètes. »
Réglementation européenne : entre ambition et frein
Tous les intervenants convergent sur un point : la sur-réglementation handicape la compétitivité européenne. Dumazy parle de « chaîne des emmerdements » liée au RGPD et à l’AI Act. Clara Chappaz nuance en rappelant que des efforts de simplification sont engagés (ex. CSRD, DMA). Mais l’essentiel reste à faire : unifier le marché européen du numérique, simplifier les normes, accélérer la commande publique et inciter les entreprises privées à privilégier des solutions européennes.
Une révolution industrielle à débloquer
La métaphore du sport irrigue tout le débat : après un premier set perdu, l’Europe peut-elle revenir ? Pour cela, il faudra investir massivement, réduire la dépendance technologique, former des développeurs, capitaliser les acteurs souverains et créer un écosystème attractif. Comme le rappelle Octave Klaba, « construire un cloud provider demande une masse critique mondiale, pas un simple projet local. »
La bataille ne fait que commencer
Le match des datas n’est pas une simple rivalité économique. Il engage notre capacité à maîtriser les leviers technologiques de demain, à protéger nos citoyens, à construire une économie de la donnée alignée sur nos valeurs. Si les États-Unis disposent d’une avance, l’Europe dispose d’atouts structurels : ingénierie, régulation équitable, capital humain, attractivité énergétique.
La question n’est plus seulement « qui va gagner ? », mais « voulons-nous vraiment jouer ? » Et à en croire les intervenants, une prise de conscience est en cours. Reste à traduire cette lucidité en décisions concrètes et collectives.