Las Vegas, début janvier. Le monde de la tech s’y est donné rendez-vous pour ce qui demeure, année après année, le théâtre d’une mise en scène planétaire de l’innovation. Pourtant, cette édition 2026 du Consumer Electronics Show marque une inflexion notable. Moins de promesses vagues. Plus de preuves concrètes. Moins d’effets de manche. Davantage de trajectoires industrielles.

Dans cette nouvelle partition, l’intelligence artificielle cesse d’être un sujet de fascination purement cognitive pour devenir une réalité embarquée, opérationnelle, physique. La robotique quitte l’univers du gadget, pour celui des chaînes de valeur. L’énergie, discrète jusqu’ici dans les récits d’innovation, impose désormais ses limites. Le tout dans un contexte de rivalités géopolitiques sourdes mais omniprésentes.

Une édition de transition : l’innovation entre tension et exécution

Le CES 2026 n’est pas un salon comme les autres. Il vient clore un cycle d’hyper-promesses technologiques souvent peu tenues et inaugure une nouvelle ère : celle des arbitrages. La technologie ne se présente plus comme une fin en soi, mais comme un levier à articuler avec des contraintes industrielles, économiques, énergétiques. L’intelligence artificielle devient un sous-système critique dans des architectures beaucoup plus larges.

Le déplacement du cœur du salon vers le nouveau CES Foundry — espace consacré à l’IA et au quantique — n’est pas anodin. Il révèle une bascule stratégique : les questions vraiment structurantes ne sont plus celles de l’interface mais celles de la puissance de calcul, de l’optimisation énergétique, de la résilience des infrastructures.

IA embarquée : de la simulation au monde réel

La grande leçon de ce CES tient dans le glissement opéré par l’IA. On ne parle plus seulement de modèles génératifs ou d’assistants virtuels. Ce qui s’impose cette année, c’est l’IA embarquée, c’est-à-dire la capacité à faire tourner des algorithmes dans des objets physiques : voitures, robots, dispositifs médicaux, appareils électroménagers.

Nvidia frappe fort avec Alpamayo, une plateforme open source destinée à la conduite autonome, déjà adoptée par Mercedes-Benz. Plus que le produit, c’est l’écosystème qu’il faut regarder : calcul local, intégration logicielle, normes de sécurité, interopérabilité.

Sur le terrain, Zoox fait sensation avec ses navettes autonomes en libre circulation sur le Strip. L’expérience est bien réelle, la queue pour tester l’engin aussi. Mais la cohabitation entre voitures humaines et véhicules autonomes reste un point de friction. L’algorithme ne règle pas tout. La ville, elle, n’est pas encore prête.

Robotique : rupture visuelle, inertie fonctionnelle

Le CES 2026 marque aussi une rupture visuelle. Les robots sont partout. Dans les halls, dans les stands, parfois même dans les hôtels. Ils font le show, bien sûr. Ils plient, servent, jouent, nettoient. Mais au-delà de l’effet de surprise, une réalité technique s’impose : la lenteur. Le manque d’optimisation dans l’exécution. Le décalage entre la promesse marketing et l’usage réel.

Exemple symptomatique : CLOiD, le robot majordome de LG. Il parle, attrape, plie, range. Mais il prend parfois deux minutes pour accomplir une tâche triviale. On perçoit ici l’écart entre performance technique isolée et véritable utilité dans un environnement domestique. Pour que la robotique s’installe dans nos vies, elle devra gagner en fluidité, en réactivité, en sobriété d’action.

Le storytelling change. Fini les discours anxiogènes sur le remplacement de l’humain. La ligne est claire : les robots ne font pas à notre place, ils assistent. Ce sont des coéquipiers, pas des concurrents. Une stratégie de communication pensée pour faciliter l’adoption — et désamorcer les tensions.

Atlas, humanoïde industriel : le vrai tournant

Plus discret mais infiniment plus structurant : le retour d’Atlas, le robot humanoïde de Boston Dynamics, désormais développé pour Hyundai. L’objectif n’est pas le divertissement, mais l’usine. Atlas doit, d’ici 2028, participer à la construction de véhicules dans des conditions extrêmes, avec des charges importantes et une autonomie accrue.

Boston Dynamics ne travaille pas seul. Nvidia et Google DeepMind sont de la partie. L’enjeu est de rendre cette machine pleinement opérationnelle dans un environnement industriel, ce qui exige bien plus que de simples capacités de mobilité ou de reconnaissance de formes. Cela implique une coordination fine, une robustesse éprouvée, une maintenance optimisée et une conformité aux standards de certification. Coordination, robustesse, maintenance et certification sont désormais des prérequis incontournables.

Dans cette alliance, on lit une convergence : celle de l’IA cognitive et de la robotique physique. Un point d’inflexion. Jensen Huang parle de « moment ChatGPT pour la robotique ». La formule est bien choisie. Ce n’est plus un sujet de laboratoire. C’est un sujet d’usine.

Matériel, consommation, énergie : le retour des réalités physiques

Le CES 2026 rappelle une évidence : l’IA consomme. Beaucoup. Trop.
Forvis Mazars le souligne : l’énergie devient la contrainte stratégique. Le coût du watt, la question du refroidissement des datacenters, l’efficience des modèles et du hardware reconfigurent les priorités.

Fini le rêve d’une innovation dématérialisée. Le futur passe par des arbitrages énergétiques, architecturaux, logistiques. Ce n’est pas la technologie qui manque. C’est sa soutenabilité. Les batteries progressent, mais aucune rupture n’est en vue. Les datacenters explosent en consommation. Le mur énergétique est réel.

Dans ce contexte, les acteurs capables d’articuler puissance, efficience et stabilité prendront l’ascendant. L’IA ne sera pas freinée par des questions éthiques abstraites, mais par des réalités très concrètes de terrain : réseaux saturés, factures trop élevées, limites physiques.

Lenovo et la Chine : l’autre grande démonstration de force

Loin des débats techniques, un autre rapport de force se joue. Celui des puissances industrielles.
Lenovo s’impose comme la figure de proue chinoise. Présentation spectaculaire, keynote dans la Sphère, invités prestigieux, innovations matérielles visibles (notamment son écran PC enroulable).

La Chine ne vient pas pour s’aligner. Elle vient pour marquer. Lenovo ne montre pas seulement des produits, elle construit une narration mondiale, dans un contexte de tensions commerciales avec les États-Unis.

Par contraste, des géants comme Samsung ou Sony réduisent leur présence. D’autres se déportent vers des événements parallèles, plus privés, plus maîtrisés. Le CES devient un théâtre stratégique, où l’absence est parfois aussi signifiante que la démonstration.

French Tech : santé, prévention et longévité

Dans cet ensemble, la French Tech continue de tenir son rang, sans flamboyance, mais avec une réelle cohérence.
Une centaine de startups étaient présentes cette année, essentiellement concentrées à l’Eureka Park.
La dynamique la plus claire est celle de la santé préventive et connectée.

Parmi les exemples les plus remarqués :

  • Allergen Alert, et son laboratoire de poche contre les allergies alimentaires ;
  • Withings, avec une nouvelle balance Body Scan capable d’analyser 60 biomarqueurs en moins de deux minutes ;
  • Y-Brush, qui ajoute à sa brosse à dents rapide une technologie olfactive capable de détecter plus de 300 pathologies par l’haleine.

Ce qui se dessine, c’est une spécialisation française sur les capteurs, la mesure, les usages santé. Un marché exigeant, fortement réglementé, mais aussi porteur à long terme. La French Tech joue ici sur ses points forts : intégration fine, qualité d’ingénierie, liens avec les systèmes de soins.

Ce que nous dit ce CES : le futur s’industrialise

Le CES 2026 n’a pas offert de grand choc visuel ou de rupture conceptuelle. Ce n’était pas une édition de promesses. C’était une édition d’atterrissage.

Atterrissage des technologies dans la réalité.
Atterrissage des discours dans des modèles économiques.
Atterrissage de l’IA dans des objets, des systèmes, des lieux.
Atterrissage de l’innovation dans ses propres limites.

L’IA devient infrastructure.
La robotique devient interface.
L’énergie devient gouvernance.

La question n’est plus de savoir ce que les technologies peuvent faire.
Mais ce que nous sommes capables d’en faire, ici et maintenant.

 

Sources

Maddyness, Maxence Fabrion
« IA, robots, French Tech …: on fait le bilan de ce CES 2026 à Las Vegas », publié le 11 janvier 2026
Forvis Mazars Insights CES 2026
« Insights Recaps CES 2026: ce qu’il faut retenir »
Consumer Technology Association (CTA)
Communiqués officiels sur la fréquentation, les exposants et les nouvelles zones du CES 2026
Business France, dossier CES 2026
« La French Tech au CES 2026 : une délégation tournée vers la santé, la prévention et la longévité »
(Informations croisées avec le programme Eureka Park)