Article écrit par Pascale Caron pour #EntrepreneurIA
L’IA transforme le discours entrepreneurial, mais transforme-t-elle réellement les entreprises ? C’est à cette question que tente de répondre le livre L’EntrepreneurIA — Conseils d’entrepreneurs, coécrit par Pascale Caron et Yves-Marie Le Bay, publié aux éditions Ovadia. À rebours des publications qui théorisent l’impact de l’intelligence artificielle sur l’économie ou le travail, cet ouvrage part du terrain. Il donne la parole à plus de cent dirigeants français. Non pas pour dresser un état des lieux généraliste, mais pour restituer, à travers leurs propres mots, leurs usages, leurs doutes, leurs arbitrages. C’est la singularité de cette enquête : ne pas parler à la place des entrepreneurs, mais faire entendre leur expérience. Le livre s’inscrit dans un moment charnière. L’IA est devenue accessible, ses applications se déploient à grande vitesse, mais les entreprises peinent encore à sortir de la phase d’expérimentation. On assiste à une multiplication des tests, sans toujours réussir à structurer une stratégie. L’ambition du livre est alors de proposer un cadre de lecture à partir d’un matériau vivant : témoignages, cas concrets, retours sur échec ou sur investissement.
L’ouvrage est le fruit d’un duo d’auteurs à la complémentarité forte.
Pascale Caron, ingénieure et entrepreneure, journaliste et conférencière, évolue depuis plusieurs années au contact de dirigeants confrontés à la digitalisation. Elle dirige Yunova Consulting, accompagne des projets IA dans des secteurs variés, et anime des échanges réguliers entre chercheurs, industriels et innovateurs. Son approche, ancrée dans l’observation, se nourrit d’un regard critique sur les récits dominants de la technologie. Elle interroge les usages, les logiques d’appropriation, les formes d’acculturation.
Face à elle, le Dr Yves-Marie Le Bay, enseignant-chercheur, docteur en intelligence artificielle appliquée au marketing, apporte une rigueur méthodologique, une profondeur académique et un sens aigu de la pédagogie. Il enseigne à l’Université Côte d’Azur et à l’EDHEC. Ensemble, ils ont construit une grille de lecture à la fois lucide et accessible, évitant les simplifications tout en maintenant une grande clarté d’analyse.
Le livre est préfacé par Christophe Courtin.
Entrepreneur, investisseur, fondateur du Courtin Investment Group, il souligne dès les premières lignes l’importance d’un regard pragmatique sur l’IA. Cette préface ne cherche pas à valoriser un modèle ou une tendance. Elle affirme une exigence : toute intégration technologique doit être interrogée à l’aune de sa valeur réelle, de sa capacité à s’inscrire dans une stratégie claire et mesurable. L’IA, selon lui, ne peut pas être un gadget. Elle doit répondre à des besoins opérationnels, renforcer la vision du dirigeant, augmenter la qualité d’exécution. Ce cadre posé en ouverture donne le ton du livre. Il ne s’agira pas de célébrer l’innovation pour elle-même, mais de comprendre comment elle transforme — ou échoue à transformer — les organisations.
Au fil des entretiens, plusieurs lignes de force se dégagent.
Loin des promesses disruptives, l’intelligence artificielle est d’abord utilisée comme un levier d’efficacité. Les usages les plus fréquents concernent la génération de contenu, l’automatisation de tâches répétitives, l’aide à la décision, l’optimisation des process internes. Ce sont des applications localisées, à faible coût d’entrée, souvent portées par les fonctions support : communication, marketing, service client. Pour beaucoup d’entreprises, ces premières expérimentations ont permis de dégager du temps, de fluidifier des flux, d’améliorer la réactivité. Mais les témoignages montrent aussi les limites de ces approches. Dès que l’on cherche à industrialiser, à passer à l’échelle, à intégrer l’IA dans des processus critiques, des obstacles apparaissent. Manque de données fiables, résistance culturelle, incertitude juridique, absence de compétences internes. L’IA révèle alors les fragilités structurelles de l’organisation. Elle n’est pas un accélérateur neutre. Elle agit comme un révélateur.
Derrière les enjeux techniques, c’est la place du dirigeant qui se transforme.
Plusieurs interviewés parlent d’un changement de posture. Il ne s’agit plus seulement de déléguer l’innovation à des experts ou à une direction technique, mais de s’impliquer dans la définition des cas d’usage, dans le pilotage stratégique, dans la gouvernance des données. L’IA ne se contente pas de modifier les processus, elle redéfinit les rôles. Elle oblige à penser autrement la chaîne de valeur, à anticiper les impacts humains, à clarifier les finalités. Le livre insiste sur ce point : l’intégration réussie de l’IA ne repose pas sur la performance des modèles, mais sur la capacité à créer un cadre d’appropriation collectif. La qualité du dialogue entre les métiers, les décideurs et les experts devient un facteur clé de succès.
Ce que révèle l’enquête, c’est aussi la nécessité de sortir du pilotage par effet de mode.
Nombre de dirigeants interrogés soulignent la pression à innover, le mimétisme stratégique, l’envie de « faire comme les autres ». Mais très peu regrettent d’avoir pris le temps de poser les bonnes questions : pourquoi ce cas d’usage ? Pour quel bénéfice ? À quel horizon ? À quelles conditions d’éthique, de sécurité, d’impact social ? Ces questions simples, trop souvent négligées, structurent les démarches qui réussissent. Ce que propose L’EntrepreneurIA, ce n’est pas un manuel de solutions, mais une méthode d’interrogation. Il ne dit pas quoi faire. Il aide à penser à définir sa stratégie.
Ce livre trouve sa pertinence dans une période où les discours sur l’IA se polarisent.
D’un côté, les enthousiasmes démesurés. De l’autre, les peurs de remplacement et de perte de contrôle. Entre ces deux pôles, les auteurs proposent une autre voie : celle de l’analyse lucide, fondée sur l’observation, le retour d’expérience, et la confrontation au réel. Il s’adresse à celles et ceux qui ne cherchent pas à être les premiers, mais à être les plus cohérents. Il s’adresse à celles et ceux qui considèrent que l’intelligence artificielle ne vaut que par les systèmes humains qu’elle renforce, les valeurs qu’elle sert, et les questions qu’elle oblige à formuler.
Alors serez-vous cet EntrepreneurIA?




