Le chiffre frappe, parce qu’il dépasse le simple effet d’annonce. Ipsos prévoit d’investir 1,2 milliard d’euros sur cinq ans dans l’intelligence artificielle et des acquisitions, avec un horizon explicite : se « réinventer » d’ici 2030.
Derrière la somme, un constat plus gênant pour un leader des études : la croissance a ralenti, et les actionnaires attendent une trajectoire lisible. Le nouveau directeur général, Jean-Laurent Poitou, nommé en 2025, arrive précisément avec une promesse : accélérer, industrialiser, et remettre Ipsos dans la course à la valeur ajoutée.
La question n’est donc pas « Ipsos fait-il de l’IA ? ». Elle est plus dure : comment une entreprise dont le capital est la confiance peut-elle adopter des techniques d’automatisation sans dégrader la qualité méthodologique qui fonde cette confiance ?
Une transformation pilotée comme un programme industriel
L’article de L’Usine Digitale décrit un plan articulé autour de deux leviers : l’IA et les acquisitions, dans une logique de redressement de croissance. Ipsos revendique déjà plus d’un millier de data scientists et d’ingénieurs IA, et veut augmenter cette proportion dans ses effectifs.
La trajectoire financière, elle, est assumée. Ipsos vise une croissance organique annuelle moyenne de 3 % à 4 % entre 2026 et 2028, puis plus de 5 % en 2029-2030.
Cette montée en puissance répond aussi à un objectif de positionnement : devenir « the AI augmented Global Market Research leader ».
Ce vocabulaire (« AI augmented ») mérite attention. Il ne promet pas un remplacement de l’humain. Il promet un renforcement. Mais qui définira la frontière entre « augmenter » et « substituer » quand les impératifs de productivité se durcissent ?
L’IA, oui — mais surtout pour le « commercial research »
Reuters apporte un détail structurant : Ipsos entend concentrer ses efforts IA sur les études commerciales, qui représentent l’essentiel du chiffre d’affaires, plutôt que sur les sondages politiques, plus marginaux.
C’est un arbitrage stratégique, qui engage aussi une part de risque.
Dans le commercial, la promesse est simple : des cycles plus courts, des livrables plus rapides, une capacité à « produire » de l’insight en continu. Dans le politique, la moindre suspicion de manipulation ou de contamination par des systèmes génératifs peut ruiner la crédibilité d’un institut.
Autrement dit : Ipsos protège son cœur économique tout en évitant, au moins publiquement, le terrain le plus explosif de la confiance démocratique.
La vitesse comme nouveau standard de marché
Dans sa communication « Horizons », Ipsos annonce viser une production d’insights en temps réel pour certains projets et « sous 48 heures » pour la majorité.
Cet objectif est cohérent avec la pression des clients. Il reflète aussi une bascule de l’industrie : l’insight n’est plus un rapport, c’est un flux. Une décision marketing, une adaptation de prix, une réponse à crise réputationnelle exigent une itération immédiate.
Mais une question demeure, rarement posée dans les communiqués : que devient la robustesse statistique quand le marché impose la logique du « fast insight » ? La réduction des délais déplace mécaniquement les arbitrages : moins d’aller-retours, moins de contrôles, plus de dépendance aux pipelines automatisés.
Données propriétaires, données clients : la ligne de fracture
Reuters précise un point crucial : Ipsos dit surtout entraîner ses modèles sur des données qu’il possède, notamment celles issues d’études syndiquées revendues à plusieurs clients. Pour les analyses propriétaires commandées par des clients, l’usage des données dépend de clauses contractuelles sur la propriété et les droits d’exploitation. Ce passage est central, car il dit ce que l’IA fait aux études : elle transforme des réponses et des observations en actifs d’apprentissage. Deux questions s’imposent. Qui, demain, détient la valeur dérivée d’un terrain d’étude : le client, l’institut, ou le modèle ? Et comment informer clairement les répondants de ces usages, sans produire un consentement illisible ? Les recommandations d’associations professionnelles en méthodologie d’enquête insistent justement sur la transparence, la sécurité des données, et l’adaptation des procédures de consentement lorsque des outils d’IA sont utilisés.
Panels « réels » et données synthétiques : l’équilibre instable
Ipsos insiste sur un avantage compétitif : ses panels propriétaires et l’accès à de « vrais répondants ». L’entreprise présente cet accès comme une condition de fiabilité, y compris pour un usage pertinent de données synthétiques.
Cette phrase a une portée implicite : l’industrie veut la puissance de la simulation, mais elle sait qu’elle ne peut pas tuer sa source de vérité. La recherche académique sur la génération et l’évaluation de données synthétiques pour les enquêtes progresse vite, avec des pipelines complets pour produire et tester ces jeux de données.
En parallèle, des travaux explorent l’usage de grands modèles de langage comme « répondants virtuels », et analysent leurs biais et leurs limites de cohérence sociodémographique. Le risque, lui, n’est pas théorique. Le phénomène de « model collapse », documenté dans Nature, montre qu’entraîner des modèles sur des données générées par d’autres modèles peut dégrader la qualité si la boucle n’est pas maîtrisée. Traduction opérationnelle pour une entreprise d’études : la donnée synthétique peut accélérer, tester, simuler. Mais elle ne peut pas devenir la matière première principale sans mécanismes stricts de contrôle, de mélange avec du réel, et d’audit continu.
« Ipsos Facto », plateformes et productisation : l’étude devient logiciel
Les documents investisseurs d’Ipsos décrivent une plateforme « self-serve » (Ipsos.Digital) générant environ 140 M€ de revenus en 2025. Ils mentionnent aussi l’adoption interne d’un outil (Ipsos Facto) déployé à l’échelle de l’entreprise, avec environ 11 000 utilisateurs actifs mensuels (MAUs). Ces chiffres racontent une autre transformation : l’étude de marché n’est plus seulement un service sur mesure. Elle devient une suite de produits, d’interfaces, de modules industrialisables.
C’est là que l’IA change la nature économique du métier. Elle permet de packager des briques (collecte, nettoyage, analyse, restitution, storytelling) et de les rendre « scalables ». Elle rapproche Ipsos d’un modèle SaaS, sans le dire. Mais un SaaS d’insight se juge à deux métriques simultanées : la vitesse et la fiabilité. Or ces deux métriques entrent souvent en conflit.
Fusions-acquisitions : acheter ce qu’on n’a pas le temps de construire
Ipsos n’en est pas à son premier mouvement. L’entreprise a finalisé en juin 2025 l’acquisition de The BVA Family, renforçant notamment l’expertise en expérience client, comportements en point de vente, et sciences comportementales.
L’Usine Digitale rappelle aussi la tentative (infructueuse) autour de Kantar Media en 2024, signe d’une stratégie d’expansion par rachats.
Dans un cycle technologique rapide, l’acquisition devient une forme de raccourci : acheter des méthodologies, des équipes, parfois des actifs data, plutôt que de tout internaliser.
Mais là encore, une question demeure : comment intégrer des cultures méthodologiques différentes sans homogénéiser par le bas ? Et comment éviter que l’IA devienne l’outil d’une standardisation excessive des approches, au détriment du sur-mesure qui fait la valeur des grands instituts ?
Gouvernance, transparence, conformité : l’IA Act en toile de fond
La montée en puissance de l’IA dans les organisations européennes se déroule désormais sous le regard d’un cadre réglementaire en déploiement. La Commission européenne poursuit la mise en œuvre de l’AI Act selon le calendrier prévu. Des obligations visant les modèles d’IA « généralistes » sont entrées en application en août 2025, puis des exigences plus fortes sur certains systèmes s’appliquent à partir de 2026.
Même si Ipsos n’est pas un fournisseur de modèles généralistes « à la OpenAI », l’entreprise devra composer avec des exigences de transparence et de traçabilité. Ces exigences deviendront décisives dès lors qu’elle produit, utilise ou intègre des systèmes générant des contenus synthétiques dans des livrables décisionnels. Les travaux européens sur le marquage et l’étiquetage de contenus générés par IA illustrent cette direction.
Le sujet, pour un institut d’études, est moins juridique que réputationnel : la conformité ne suffira pas. La confiance exige une explicabilité concrète, compréhensible par un directeur marketing comme par un comité d’audit.
Le vrai enjeu : préserver la « preuve » dans un monde d’automatisation
Ipsos promet une transformation de la façon de travailler, avec automatisation de certaines procédures et montée en puissance des compétences IA.
La promesse est rationnelle. Le marché de l’insight est attaqué sur deux fronts :
- Des acteurs tech qui vendent des dashboards rapides et bon marché.
- Des directions générales qui exigent un ROI direct sur chaque euro dépensé.
Mais la singularité d’un institut comme Ipsos tient à une notion simple : la preuve.
La preuve n’est pas seulement un résultat. C’est une chaîne : protocole, échantillonnage, qualité terrain, traitement, interprétation, limites, incertitudes.
L’IA peut renforcer cette chaîne. Elle peut aussi la fragiliser si elle devient une boîte noire de productivité.
La question finale est donc celle-ci : Ipsos parviendra-t-il à faire de l’IA un instrument de rigueur — et non un instrument de vitesse ?




