Adelina Prokhorova, cofondatrice de Legapass : coder la mémoire, sécuriser l’héritage numérique
Propos recueillis par Pascale Caron
Dans l’univers feutré du notariat, peu de trajectoires ressemblent à celle d’Adelina Prokhorova. Née à Smolensk, entre Moscou et Minsk, arrivée seule en France à dix-huit ans pour étudier l’informatique, elle incarne cette génération d’ingénieures pour qui le code n’est pas une fin en soi, mais un levier pour transformer des métiers traditionnels. Cofondatrice de Legapass, legaltech française spécialisée dans la conformité des notaires et la recherche d’actifs omis en matière successorale, elle opère à l’intersection du droit, de la technologie et de l’intime.
Son parcours éclaire une conviction forte : l’informatique est un langage universel qui permet d’entrer dans n’importe quel métier, à condition d’en respecter les règles et la culture.
De Smolensk à Grenoble : apprendre à penser dans une autre langue
Adelina grandit dans une ville de l’ouest russe, marquée par une culture scientifique solide mais où les femmes restent minoritaires dans les filières informatiques. Son intérêt pour le code naît très tôt, presque par imprégnation. Son grand-père démonte des ordinateurs, bricole, observe. Elle regarde, questionne, apprend.
À l’école, elle trouve un professeur prêt à lui donner des cours particuliers. La décision s’affirme. Ce sera l’informatique.
À dix-huit ans, elle quitte son pays pour rejoindre l’Université Grenoble Alpes, alors encore connue sous le nom d’Université Joseph Fourier. Officiellement, elle possède le niveau B2 en français requis pour l’inscription. En pratique, elle mesure rapidement l’écart entre le diplôme linguistique et la réalité quotidienne.
Elle pourrait basculer en anglais. Elle choisit l’immersion totale. Peu d’étudiants étrangers autour d’elle. Elle se force à parler français. Cette langue devient progressivement sa seconde langue, au point qu’elle dit aujourd’hui la manier mieux que le russe, qu’elle commence à oublier.
Ce déplacement géographique et linguistique constitue sa première grande rupture. Elle apprend à s’adapter, à reconstruire des repères, à penser dans un autre cadre culturel. Cette plasticité cognitive irrigue encore aujourd’hui son approche entrepreneuriale.
L’informatique comme clé d’entrée dans les métiers
Après sa licence à Grenoble, elle poursuit en master, dont la seconde année s’effectue en Allemagne, à l’université de Karlsruhe, en pleine période Covid. L’expérience la forme, mais ne la convainc pas de s’y installer. Elle revient en France et rejoint Qwant, moteur de recherche français positionné sur la protection des données.
Cette étape est déterminante. Elle y découvre la complexité d’un produit technologique à grande échelle et la nécessité de comprendre les usages réels derrière les lignes de code. Elle insiste sur un point : travailler dans l’informatique oblige à apprendre le métier du client.
Que l’on intervienne en médecine, en finance ou en notariat, le développeur ne peut se contenter d’écrire du code. Il doit intégrer les contraintes juridiques, réglementaires et opérationnelles du secteur. L’informatique devient alors un outil d’hybridation des savoirs.
Cette transversalité la fascine. Elle regrette d’ailleurs que trop de jeunes filles se détournent de ces filières par crainte de « passer leur vie derrière un écran ». À ses yeux, l’enjeu n’est pas de rester derrière l’ordinateur, mais d’automatiser ce qui peut l’être pour libérer du temps et de la valeur.
La genèse de Legapass : quand l’intime devient projet
La création de Legapass ne relève pas d’une opportunité de marché abstraite. Elle s’enracine dans une expérience personnelle. Lorsqu’Adelina perd son père, celui-ci, hospitalisé et conscient de l’issue imminente, lui transmet ses codes d’accès numériques. L’objectif n’est pas financier. Il s’agit de récupérer des photos, des souvenirs, une mémoire.
Ce moment agit comme un révélateur. Que devient notre patrimoine numérique après notre décès ? Qui a accès à nos comptes ? Comment retrouver des actifs dont l’existence même peut être ignorée par les proches ?
À l’ère des plateformes, des comptes bancaires en ligne, des cryptoactifs et des services dématérialisés, la succession ne se limite plus aux biens tangibles. Elle inclut un ensemble d’éléments numériques souvent dispersés et mal documentés.
Avec ses associés, Adelina imagine d’abord un service destiné aux particuliers, en lien avec les notaires, pour organiser la transmission du patrimoine numérique. Très vite, une difficulté apparaît : « vendre la mort » est un exercice délicat. Peu de personnes souhaitent anticiper ce sujet.
Le pivot stratégique s’impose. Plutôt que de cibler directement les familles, Legapass choisit de travailler au plus près des notaires, sur leurs problématiques concrètes.
Successions et actifs omis : enquêter comme des généalogistes numériques
Dans les dossiers successoraux, les notaires se heurtent régulièrement à une impasse : des familles sont persuadées que le défunt détenait des actifs, mais aucun document ne permet d’en attester. Les recherches sont longues, fragmentées, parfois infructueuses.
Legapass développe des outils pour accompagner ces investigations. Adelina décrit leur travail comme celui de généalogistes numériques. Il s’agit de reconstituer la trajectoire d’une personne : lieux de résidence, établissements bancaires potentiels, traces administratives, historiques de vie.
Chaque dossier devient une énigme. L’informatique ne remplace pas l’analyse humaine, elle la structure. Les données sont croisées, les indices consolidés, les pistes hiérarchisées. L’objectif est clair : permettre au notaire de sécuriser la liquidation de la succession et d’apporter des réponses aux héritiers.
Au-delà de la recherche d’actifs, Legapass intervient également sur les enjeux de conformité, notamment en matière de lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme. Le notariat, soumis à des obligations croissantes, doit documenter et tracer ses diligences. Les outils technologiques deviennent alors des alliés pour réduire le risque et standardiser les processus.
Adelina insiste sur un principe : ne jamais créer de friction inutile. Les solutions doivent s’intégrer aux logiciels métiers existants, s’aligner sur les pratiques des études notariales et respecter leur cadre réglementaire. La technologie n’est acceptable que si elle s’insère sans rupture dans l’écosystème professionnel.
Intelligence artificielle : orchestrer, ne pas subir
Interrogée sur l’intelligence artificielle, Adelina adopte une position pragmatique. Pour elle, l’IA n’est plus une option. « Sans ça, on ne peut plus rien faire. » Mais elle refuse toute posture technophile naïve.
Elle parle d’orchestration. L’entrepreneur ou le développeur doit rester maître des outils. Les agents d’IA peuvent assister, analyser, proposer. Ils ne doivent pas décider seuls. La vigilance reste centrale, en particulier dans des domaines sensibles comme les successions ou la conformité réglementaire.
Cette exigence de contrôle se retrouve dans sa vision de l’éducation numérique. Mère d’un enfant de trois ans, elle n’envisage ni interdiction totale ni exposition incontrôlée. L’enjeu, dit-elle, sera d’apprendre à utiliser intelligemment les outils, à vérifier l’information, à limiter le partage de données personnelles.
Dans un contexte où la surexposition des enfants sur les réseaux sociaux devient un sujet sociétal majeur, sa prudence témoigne d’une conscience aiguë des risques systémiques.
Construire son chemin : la stratégie des petits pas
Adelina ne se reconnaît pas dans les récits héroïques fondés sur une ambition démesurée et immédiate. Elle avance par paliers. Son mantra est simple : « C’est moi qui construis mon chemin. »
Elle n’a jamais rêvé de devenir une figure mondiale de la Tech. Elle s’est fixé des objectifs atteignables, les uns après les autres. Partir étudier en France. Obtenir son diplôme. Trouver un CDI. Changer de pays. Se lancer dans l’entrepreneuriat malgré la présence d’un enfant en bas âge.
Cette méthode, fondée sur la décomposition des tâches complexes en étapes plus petites, rejoint les principes de la psychologie de la performance : renforcer la confiance par l’accumulation de succès intermédiaires. Loin d’être modeste, cette stratégie traduit une compréhension fine des dynamiques de progression.
Elle reconnaît l’inspiration que peut représenter un associé ou un mentor, mais refuse toute généralisation simpliste sur les différences entre femmes et hommes. Chaque trajectoire est singulière. Le moteur reste intérieur.
Lire pour changer d’univers
Adelina lit peu, faute de temps, mais elle mentionne un ouvrage qui l’accompagne depuis quelque temps : Shantaram. Roman-fleuve relatant l’histoire d’un Australien évadé de prison et réfugié en Inde, le livre l’immerge dans un univers radicalement différent du sien.
Elle y cherche moins une méthode qu’un déplacement du regard. Sortir de son cadre quotidien. Explorer d’autres cultures, d’autres rapports au monde. Cette ouverture nourrit indirectement sa capacité d’adaptation et sa curiosité professionnelle.
Une legaltech ancrée dans le réel
Ce qui frappe dans le parcours d’Adelina, c’est la cohérence entre l’expérience personnelle, la formation technique et la compréhension fine d’un métier traditionnel. Legapass ne se présente pas comme une plateforme disruptive au sens caricatural du terme. Elle se construit dans le dialogue avec les notaires, au rythme de leurs contraintes.
Dans un contexte où la régulation se renforce, où les obligations de conformité se multiplient et où le patrimoine numérique prend une place croissante dans les successions, la proposition de valeur apparaît structurante. Sécuriser, documenter, retrouver.




