À La REF 2026, ce 27 août à Roland-Garros, Ursula von der Leyen a livré devant les entrepreneurs français un discours qui dépasse largement la question de la compétitivité. La présidente de la Commission européenne part d’un constat : les conditions qui ont soutenu pendant plusieurs décennies le modèle économique européen sont profondément remises en cause. Énergie, Chine, financement, marché unique, compétences, industrie et intelligence artificielle : l’Europe cherche désormais à conjuguer son modèle fondé sur le marché et les règles avec une nouvelle exigence de capacité industrielle et stratégique. Une question demeure : saura-t-elle transformer suffisamment vite ses ressources en création de valeur ?
À Roland-Garros, Ursula von der Leyen n’est pas venue simplement expliquer aux entrepreneurs français que l’Europe devait devenir plus compétitive. Elle est venue leur dire quelque chose de plus profond : les conditions sur lesquelles le continent a construit une partie de sa prospérité ne peuvent plus être considérées comme acquises.
« Ces évidences ont disparu. »
La phrase intervient dès les premières minutes de son discours.
La présidente de la Commission européenne vient d’énumérer cinq piliers qui ont longtemps soutenu le modèle économique du continent : « une énergie importée et bon marché, un commerce mondial ouvert, un accès croissant au marché chinois, une protection américaine stratégique et une avance technologique occidentale ».
Ce constat donne sa cohérence aux vingt-sept minutes qui suivent.
Ursula von der Leyen ne propose pas d’abandonner les fondements du modèle européen. Le marché unique, la concurrence, l’ouverture commerciale, la transition climatique et l’État de droit restent au cœur de son discours. Mais elle leur ajoute une autre dimension : sécurité économique, politique industrielle, résilience, capacités technologiques et réduction des dépendances.
L’ambition est résumée en trois verbes : faire de l’Europe « un continent qui produit, investit et protège ».
Ce triptyque marque une évolution importante. Derrière les mesures annoncées apparaît une interrogation beaucoup plus fondamentale : comment transformer les capacités européennes en puissance économique réelle ?
De la puissance potentielle à la capacité d’action
L’Europe ne manque pas d’atouts.
Ursula von der Leyen rappelle à la fin de son intervention l’existence d’un marché de 450 millions de consommateurs, d’entreprises de rang mondial, d’une main-d’œuvre qualifiée, d’une recherche qui représente encore, selon elle, 20 % des dépenses mondiales de recherche et développement et d’une épargne abondante.
Le problème européen se situe ailleurs. Il réside dans la capacité à transformer ces ressources en investissement, en production, en croissance et en entreprises capables de changer d’échelle.
Cette orientation s’inscrit explicitement dans le sillage du rapport de Mario Draghi sur la compétitivité européenne, auquel Ursula von der Leyen fait référence : « Mario Draghi a tracé la voie. »
Le discours de La REF traduit ce diagnostic en politique économique : simplifier les règles, mobiliser l’épargne, achever le marché unique, permettre aux entreprises de changer d’échelle, réduire le coût de l’énergie, développer les infrastructures technologiques, diffuser l’intelligence artificielle, renforcer les compétences et sécuriser les approvisionnements.
Le diagnostic est largement posé. La difficulté commence avec son exécution.
Simplifier sans renoncer aux règles du jeu
Sur les règles et les conditions de concurrence, Ursula von der Leyen formule le problème simplement : « Les entreprises européennes ne peuvent pas payer deux fois. »
Une première fois en supportant des règles trop complexes. Une seconde en affrontant des concurrents qui ne supportent pas nécessairement les mêmes coûts.
La Commission vise une réduction des charges administratives de 25 % pour l’ensemble des entreprises et de 35 % pour les PME d’ici 2029. Les douze paquets de simplification évoqués dans le discours représenteraient environ 17 milliards d’euros d’économies par an. Six auraient déjà fait l’objet d’un accord, pour environ 6 milliards.
Mais la présidente de la Commission renvoie également les États membres à leurs responsabilités. Simplifier au niveau européen aura peu d’impact si les gouvernements ajoutent leurs propres contraintes au moment de transposer les textes.
Le sujet peut sembler administratif. Il est en réalité stratégique. La réglementation européenne n’est plus seulement évaluée au regard des protections qu’elle apporte. Elle doit également être interrogée sur sa capacité à permettre aux entreprises d’investir, d’innover et de grandir.
L’Europe n’abandonne donc pas son modèle réglementaire. Elle cherche à mieux articuler règles et compétitivité.
Chine : quand la dépendance devient un risque économique
Cette recherche d’équilibre apparaît également dans la relation avec la Chine.
Ursula von der Leyen maintient la doctrine européenne de réduction des risques, et non de découplage. La Chine reste « un partenaire économique majeur ». Mais être partenaire, précise-t-elle, « ne signifie pas accepter des déséquilibres permanents ».
Selon les chiffres cités dans son discours, les importations européennes en provenance de Chine ont progressé de 45 % en cinq ans tandis que les exportations européennes diminuent. Le déficit commercial atteindrait désormais près d’un milliard d’euros par jour.
La question devient encore plus stratégique lorsqu’elle aborde les matières premières critiques. La dépendance européenne dépasserait 80 % pour plusieurs d’entre elles et 90 % pour certaines terres rares.
Or ces dépendances, souligne Ursula von der Leyen, peuvent être utilisées comme moyens de pression.
Une chaîne d’approvisionnement n’est donc plus évaluée uniquement selon son coût et son efficacité. Elle doit également être appréciée selon sa résilience et le risque géopolitique qu’elle représente.
« Notre marché reste ouvert, mais l’ouverture suppose la sécurité, l’équité et la réciprocité », affirme-t-elle.
Ce n’est pas la fin de l’ouverture commerciale européenne. C’est une ouverture désormais davantage conditionnée par la sécurité économique.
L’Europe possède l’épargne, mais finance-t-elle suffisamment sa croissance ?
Le financement constitue probablement l’un des passages les plus importants du discours pour les entrepreneurs.
L’Europe ne manquerait « ni de technologie ni d’épargne ». Ce qui lui manque encore, selon Ursula von der Leyen, c’est la capacité à faire grandir ses entreprises.
Trop de projets restent bloqués parce que le premier investissement est trop risqué, la demande trop incertaine ou le capital trop cher. Les entreprises européennes vont alors chercher ailleurs les financements nécessaires à leur développement. Certaines déplacent leur centre de gravité. D’autres sont rachetées.
Ursula von der Leyen cite un chiffre considérable : 10 000 milliards d’euros d’épargne des ménages européens resteraient sur des dépôts bancaires.
« Cette épargne est paresseuse », lance-t-elle.
La formule désigne un paradoxe majeur. L’Europe dispose de capital, mais elle peine encore à l’orienter suffisamment vers le financement de l’innovation et surtout du changement d’échelle.
L’Union de l’épargne et des investissements doit répondre à cette faiblesse. Les différentes propositions présentées pourraient, selon la Commission, libérer jusqu’à 470 milliards d’euros d’investissements supplémentaires.
Ursula von der Leyen ajoute un autre niveau : « Le prochain budget sera le bras financier de notre indépendance. »
Plus de 450 milliards d’euros provenant du Fonds européen pour la compétitivité et des programmes Horizon Europe devraient, selon le projet présenté, soutenir toute la chaîne : « de la recherche à l’innovation, du laboratoire à l’entreprise, du premier prototype à la production industrielle ».
Cette formule résume une partie essentielle du problème européen.
L’Europe sait produire de la connaissance. Elle doit démontrer qu’elle sait aussi l’industrialiser.
EU Inc. : résoudre le problème européen du changement d’échelle
La même difficulté se retrouve dans le marché unique.
Trente ans après sa création, celui-ci reste fragmenté dans les services, l’énergie, les télécommunications, la finance et le numérique.
Ursula von der Leyen cite une comparaison frappante : certains obstacles internes produiraient des effets équivalents à des droits de douane pouvant atteindre 45 % pour les biens et 110 % pour les services.
« Ce sont les niveaux que nous n’accepterions jamais de la part d’un partenaire commercial. Pourtant, nous les tolérons encore entre Européens. »
La réponse la plus concrète présentée devant les entrepreneurs porte un nom : EU Inc.
Le projet s’inscrit dans le futur « 28e régime », destiné à proposer un cadre européen commun en complément des systèmes nationaux. L’ambition annoncée est forte : permettre de créer une entreprise en 48 heures, pour moins de 100 euros, entièrement en ligne et sans capital minimum, dans un cadre commun à l’Union.
Pour les entrepreneurs, l’enjeu dépasse la simplification administrative.
Une startup européenne peut théoriquement accéder à 450 millions de consommateurs. Dans la pratique, son changement d’échelle reste confronté à une multitude de cadres juridiques et administratifs.
L’Europe possède donc un marché unique. Elle ne possède pas encore totalement une expérience entrepreneuriale unique.
La Commission veut parallèlement revoir en profondeur ses règles sur les concentrations afin de mieux intégrer l’investissement, l’innovation, la résilience et la concurrence mondiale. L’objectif est explicite : permettre aux entreprises européennes de grandir en Europe et de devenir des leaders mondiaux.
La question devient alors sensible : comment préserver une concurrence effective à l’intérieur de l’Union tout en permettant l’émergence d’acteurs capables de rivaliser avec les géants américains et chinois ?
Les compétences, chaînon entre technologie et productivité
Le changement d’échelle ne dépend cependant pas uniquement du capital ou de la réglementation. Il dépend aussi des femmes et des hommes capables de conduire la transformation.
Ursula von der Leyen rappelle que près de deux PME sur trois déclarent ne pas trouver les compétences dont elles ont besoin.
La Commission doit présenter à l’automne un paquet sur la mobilité équitable du travail, avec notamment le renforcement de l’Autorité européenne du travail, un passeport européen de sécurité sociale et des mesures destinées à faciliter la reconnaissance des compétences et des qualifications dans l’Union.
Ces enjeux sont directement liés à la transformation technologique.
L’Europe peut construire des capacités de calcul, financer des modèles et développer des infrastructures numériques. Sans compétences capables de les intégrer aux processus de production et aux organisations, ces investissements ne deviendront pas automatiquement de la productivité.
Le capital humain constitue ainsi le lien entre capacité technologique et création de valeur.
Énergie et IA : deux infrastructures désormais indissociables
Sur l’énergie, le diagnostic est particulièrement sévère.
Ursula von der Leyen la qualifie de « premier frein à notre compétitivité et à notre indépendance ».
Selon les chiffres cités dans son intervention, les prix européens demeurent deux à trois fois plus élevés qu’aux États-Unis et en Chine. Plus de la moitié de l’énergie consommée en Europe dépend encore des énergies fossiles importées.
La réponse repose sur l’accélération de la production bas carbone et de l’électrification.
Plus de 70 % de l’électricité européenne serait déjà produite à partir de sources bas carbone, grâce aux renouvelables et au nucléaire. Mais l’électricité ne représente encore qu’environ un quart de la consommation finale d’énergie.
Encore faut-il disposer des infrastructures nécessaires. L’Union aurait installé plus de 80 gigawatts de capacités renouvelables l’année dernière, tandis qu’une capacité six fois supérieure attendrait encore d’être raccordée. Dix térawattheures d’électricité renouvelable auraient été perdus faute de réseau ou de stockage, soit l’équivalent de la consommation annuelle d’environ trois millions de foyers.
Le rapprochement entre cette séquence et celle consacrée immédiatement après à l’intelligence artificielle fait apparaître une autre dépendance stratégique.
Une ambition européenne forte en matière d’IA suppose des infrastructures de calcul. Celles-ci nécessitent des semi-conducteurs, des centres de données et des réseaux, mais également une énergie abondante, stable et compétitive.
L’ambition de souveraineté technologique européenne ne peut donc être pensée indépendamment de sa capacité à disposer d’une énergie compétitive et moins dépendante des importations.
Intelligence artificielle : « produire et diffuser »
Sur l’intelligence artificielle, Ursula von der Leyen résume sa stratégie en deux mots :
« Produire et diffuser. »
Produire signifie maîtriser les capacités essentielles : puissance de calcul, semi-conducteurs, cloud, données, énergie et modèles de pointe.
L’Europe ne veut plus dépendre entièrement d’autres puissances pour les technologies qui font fonctionner ses usines, ses infrastructures et ses services. Ursula von der Leyen évoque notamment une mobilisation de 20 milliards d’euros pour les infrastructures européennes d’intelligence artificielle.
Mais la partie la plus intéressante du discours vient immédiatement après :
« La puissance de calcul ne suffit pas. Elle doit devenir de la productivité. »
Cette phrase déplace le débat.
La compétition mondiale autour de l’IA ne se joue plus uniquement dans la course aux modèles, aux semi-conducteurs ou aux capacités de calcul. Elle se joue également dans la capacité des économies à transformer la technologie en productivité.
Von der Leyen veut donc diffuser l’intelligence artificielle dans les usines, les laboratoires, les hôpitaux, les réseaux énergétiques, les transports et les services publics.
Pour les dirigeants, c’est probablement ici que commence le véritable sujet.
Produire, diffuser… puis transformer
Diffuser une technologie dans une organisation ne garantit pas sa création de valeur.
Une entreprise peut multiplier les outils d’IA sans transformer ses processus, développer des pilotes sans les industrialiser ou équiper ses collaborateurs sans modifier ses modes de décision.
La formule « produire et diffuser » pourrait donc être prolongée par un troisième verbe : transformer.
Il s’agit ici d’une lecture du discours, et non d’une proposition formulée par Ursula von der Leyen. Mais elle découle directement de son affirmation selon laquelle la puissance de calcul doit devenir de la productivité.
La création de valeur suppose ainsi une chaîne complète : disposer des infrastructures, accéder aux technologies d’IA, les diffuser, transformer les organisations, puis convertir cette transformation en gains de productivité.
C’est probablement là que se jouera une partie de la prochaine compétition économique.
Après la course aux modèles commence la course aux organisations capables de les intégrer efficacement.
Les entreprises qui sauront transformer l’IA en nouvelles compétences, nouveaux processus, nouveaux modèles opérationnels et nouvelles capacités de décision pourront créer un avantage. Les autres risquent d’accumuler les expérimentations sans obtenir les gains économiques attendus.
Le discours laisse toutefois dans l’ombre une question importante : celle de l’articulation entre régulation et accélération technologique. L’Union doit simultanément encadrer les risques liés à l’IA, développer ses capacités et accélérer son adoption. Ces objectifs ne sont pas nécessairement contradictoires, mais leur articulation constituera un test : l’Europe devra démontrer qu’elle peut protéger sans ralentir excessivement et accélérer sans renoncer à ses principes.
Une Europe indépendante n’est pas une Europe isolée
Le commerce complète cette doctrine.
Les accords commerciaux doivent, selon Ursula von der Leyen, ouvrir des marchés, diversifier les approvisionnements, sécuriser les matières premières et offrir des alternatives lorsque certains partenaires deviennent moins prévisibles.
La phrase qui résume le mieux cette conception de l’indépendance européenne est probablement celle-ci :
« Une Europe indépendante n’est pas une Europe isolée, c’est une Europe qui a le choix. »
La souveraineté décrite à La REF n’est donc pas l’autarcie. Elle consiste à disposer d’alternatives et à éviter qu’une dépendance devienne une vulnérabilité.
L’Europe a-t-elle désormais un problème d’exécution ?
À l’issue du discours, une évidence apparaît : l’Europe connaît ses principales faiblesses.
Le coût de l’énergie. La fragmentation du marché unique. La difficulté à financer le changement d’échelle. Les dépendances stratégiques. Le déficit de compétences. Les lenteurs administratives. Le besoin de développer les infrastructures technologiques et de transformer l’intelligence artificielle en productivité.
Elle connaît également les leviers qu’elle souhaite actionner : simplifier, mobiliser l’épargne, investir, électrifier, construire les réseaux, développer les capacités de calcul, former, diffuser l’IA, sécuriser les approvisionnements et permettre aux entreprises de grandir.
Mais annoncer une doctrine ne démontre pas la capacité à l’exécuter.
L’Europe doit conduire plusieurs transformations simultanément alors que leurs temporalités sont radicalement différentes.
Les modèles d’intelligence artificielle évoluent en quelques mois. Une infrastructure énergétique se construit sur plusieurs années. Les compétences nécessitent du temps. Les décisions industrielles engagent des capitaux sur des décennies. Les réformes du marché unique supposent des compromis entre vingt-sept États.
L’Europe doit donc simplifier sans déréguler, protéger sans se fermer, décarboner sans désindustrialiser, financer l’innovation sans gaspiller le capital, développer des champions sans affaiblir la concurrence et réglementer l’intelligence artificielle sans perdre la course à son adoption.
Chacun de ces objectifs peut être défendu séparément.
Le véritable test consiste à les exécuter ensemble, et suffisamment vite.
Des capacités à la valeur
Ursula von der Leyen avait ouvert son intervention en reprenant la phrase qui surplombe le court central de Roland-Garros : « La victoire appartient aux plus opiniâtres. »
Elle termine également son discours sur cette idée d’opiniâtreté.
Mais dans la compétition économique mondiale qui se dessine, l’opiniâtreté ne suffira probablement pas.
L’Europe possède encore des ressources considérables. Son défi est désormais de les convertir.
Transformer l’épargne en investissement.
Transformer la recherche et les prototypes en production industrielle.
Transformer l’énergie bas carbone et les infrastructures numériques en avantages compétitifs.
Transformer enfin l’intelligence artificielle en productivité et en création de valeur.
C’est peut-être la principale leçon économique à retenir du discours de Roland-Garros.
L’Europe ne manque peut-être plus de diagnostic. Elle manque encore de preuves d’exécution.




