Par Pascale Caron
À Monaco, Thomas Pesquet a emmené son public bien au-delà des images spectaculaires de la Station spatiale internationale. Au fil du récit de sa mission Alpha, l’astronaute européen a parlé de science, de coopération, de souveraineté et de transmission. Il a surtout montré ce qui rend l’exploration possible : des années de préparation, une confiance patiemment construite et une capacité collective à affronter l’imprévu.
Plus d’un millier de personnes, selon les organisateurs, sont réunies le 11 septembre 2026 à l’Auditorium Rainier III pour cette conférence de la Monaco Méditerranée Foundation. L’affluence témoigne de la fascination qu’exerce Thomas Pesquet. Mais celui qui apparaît sur scène sait rapidement réduire la distance. Son humour accompagne un récit précis, dans lequel les grands moments de l’aventure spatiale côtoient les gestes ordinaires de la vie à bord.
Jean-Luc Allavena ouvre la rencontre en rappelant les liens de l’astronaute avec la French-American Foundation. Membre de la promotion 2017 des Young Leaders, Pesquet avait envoyé une candidature filmée depuis l’espace, avec les drapeaux français et américain. En ce jour anniversaire des attentats du 11 septembre, Allavena évoque aussi la vocation de rapprochement de la fondation. La coopération internationale s’invite ainsi dans la soirée avant même le récit de la mission.
La présentation rappelle un parcours d’ingénieur aéronautique et de pilote, mais aussi le judo, les langues étrangères et le saxophone. Ces activités dessinent une curiosité qui dépasse la seule maîtrise technique. Une nouvelle mission est également annoncée. Selon le CNES, Thomas Pesquet prépare son retour vers l’ISS en 2027, dans le cadre de Vast-PAM-1, dont il doit prendre le commandement. Ce calendrier demeure prévisionnel.
Sa journée monégasque lui a réservé une découverte : les installations de Venturi Space, présidée par Gildo Pastor.
« J’étais impressionné, je ne m’attendais pas à trouver autant de technologies de pointe », confie-t-il.
Derrière les façades d’un immeuble urbain, des équipes développent des équipements destinés à l’exploration lunaire. Roues, batteries et rovers donnent une réalité industrielle à des missions que le public imagine encore lointaines.
« Je me suis vu sur la Lune en train de piloter des engins électriques », raconte-t-il.
La formule exprime son enthousiasme, sans annoncer une affectation lunaire. Allavena souligne la persévérance de Gildo Pastor et le travail des équipes. Interrogé sur la fiabilité, Pesquet rappelle l’intérêt de la présence humaine : face à une panne, un astronaute peut observer, interpréter et intervenir. Exploration automatisée et exploration habitée apportent des capacités complémentaires.
Avant de rejoindre la conférence, il a rencontré des lycéens. Ces échanges comptent parce que les vocations se dessinent souvent tôt, à travers une lecture, un film ou une rencontre. « C’est à cet âge-là où on est une éponge, où on est encore ouvert à tout », explique-t-il. Il évoque les enfants capables de connaître tous les dinosaures, puis ajoute :
« C’est dommage que les adultes se passionnent un petit peu moins. »
La transmission prend un visage lorsque Jean-Luc Allavena lit une lettre écrite en février 2022 par Clotilde, présente dans la salle. Elle y raconte ses visites de musées, ses lectures et ses passions pour l’espace, la médecine et la politique. Elle rêve de rejoindre la station avec sa guitare. Allavena avait conservé la lettre ; la jeune fille peut enfin la remettre elle-même à son destinataire. Pesquet remarque, amusé, qu’elle porte la date de son anniversaire.
La conversation aborde ensuite la place de l’Europe, après le Sommet international sur l’espace organisé à Paris.
« Il faut que l’Europe prenne sa place », affirme l’astronaute.
La dépendance envers les partenaires russes puis américains rend les tensions géopolitiques directement sensibles. Il plaide pour une Europe disposant de moyens propres afin de peser dans ses coopérations.
« On veut être puissant pour être respecté », résume-t-il.
Son diagnostic distingue les ressources disponibles de la capacité à les mobiliser. « On a tout ce qu’il faut, mais parfois on manque un petit peu d’ambition politique. » Technologies, universités et industriels existent. Sur les financements, il rappelle que l’ESA ne représente pas tout l’effort européen : les programmes nationaux et la défense y participent également. Les montants évoqués oralement ne peuvent toutefois être additionnés sans examiner leurs périmètres et leurs recouvrements.
« On duplique des choses qu’on ne devrait pas dupliquer, on fait des choses au niveau national qu’on devrait faire au niveau européen. »
Sa conclusion est nette :
« C’est plutôt une question de gouvernance qu’une question de somme totale et de niveau technologique. »
Concernant les absences au sommet, il insiste sur les acteurs présents et sur les projets construits à dix, quinze ou vingt ans, au-delà des changements politiques.
Galileo, Copernicus, les satellites et les instruments scientifiques illustrent les compétences européennes. Pesquet cite notamment Thales, Airbus Defence and Space et OHB. Il nuance aussi le débat sur les lanceurs réutilisables. Récupérer un étage suppose de conserver du carburant, donc d’arbitrer avec la performance disponible pour la charge utile. L’intérêt économique dépend de la fréquence des lancements. La technologie s’évalue dans les conditions réelles de son utilisation.
Le transport habité constitue un autre enjeu. « On n’a jamais eu notre véhicule à nous », rappelle-t-il à propos de l’Europe. Développer une capacité propre demanderait des efforts, mais permettrait de mieux maîtriser l’accès à l’espace. Puis la projection consacrée à Alpha ramène la salle à l’expérience vécue : une mission commencée le 23 avril 2021, qui l’a conduit à passer 199 jours dans l’espace.
À Houston, la préparation apprend aux astronautes à utiliser la station et à la réparer. « On fait tout nous-mêmes avec le centre de contrôle », explique Pesquet. Incendie, dépressurisation et atmosphère toxique figurent parmi les urgences répétées au simulateur. Les scénarios deviennent progressivement plus complexes. Il faut également préparer un retour d’urgence et envisager plusieurs jours de survie en mer avant la récupération.
En piscine, les sorties extravéhiculaires sont répétées pendant des heures. À la Cité des étoiles, près de Moscou, l’apprentissage concerne les équipements russes. Pour sa première mission, Pesquet avait dû maîtriser le Soyouz, sa documentation et ses communications en russe. À Cologne, les équipes préparent notamment les recherches du laboratoire européen Columbus. L’astronaute décrit ainsi une formation internationale où chaque partenaire apporte ses installations, ses systèmes et ses méthodes.
Il distingue le temps nécessaire pour atteindre une première mission de celui consacré à préparer la suivante. Près de sept ans séparent sa sélection de son premier départ ; la préparation de la seconde prend environ dix-huit mois. L’expérience compte, sans supprimer les apprentissages. Changer de véhicule, passer du Soyouz à Crew Dragon, implique de comprendre une autre architecture et de nouvelles procédures. La compétence se construit dans la durée, puis se renouvelle à chaque affectation.
Le départ concentre l’émotion. En pleine pandémie, Thomas Pesquet rejoint Crew Dragon avec Shane Kimbrough, Megan McArthur et Akihiko Hoshide. Les adieux aux familles précèdent les dernières vérifications.
« Un lancement de fusée, c’est à mon sens la chose la plus spectaculaire qu’on peut voir dans le monde », raconte-t-il.
Il décrit la lumière, les vibrations, le bruit, puis l’arrêt de la poussée et les objets qui flottent.
Il reste près d’une journée pour rejoindre l’ISS en ajustant progressivement l’orbite. La station apparaît « comme un château dans le ciel ». L’ensemble se déplace autour de la Terre à quelque 28 000 kilomètres par heure, tandis que la vitesse relative devient minime à l’amarrage. Après les vérifications et l’ouverture des écoutilles, une cloche accueille les arrivants. Ils retrouvent des collègues connus au sol, parfois compagnons d’une précédente mission.
Le quotidien s’impose rapidement. Il faut remplacer des filtres, entretenir les équipements et anticiper les pannes. « C’est difficile pour la station spatiale de fonctionner dans le milieu extrême qu’est le milieu spatial. » Le corps exige une attention comparable. Musculation, vélo et tapis de course occupent une partie de la journée pour limiter les pertes musculaires et osseuses. Des sangles retiennent les astronautes pendant l’exercice : l’effort physique demande lui aussi une organisation adaptée.
« On essaie de recréer une petite structure de famille avec des gens avec qui on va passer beaucoup de temps », explique Pesquet.
Repas, anniversaires et fêtes nationales entretiennent cette proximité. Pendant les Jeux de Tokyo, deux équipes, Soyouz et Dragon, organisent leurs propres épreuves, dont la flottaison synchronisée. L’humour et le jeu trouvent leur place dans un environnement exigeant, où chacun partage durablement l’espace des autres.
Cette vie commune ne va pas de soi. Les astronautes ne choisissent pas nécessairement tous leurs compagnons, mais doivent pouvoir compter sur eux. Pesquet décrit une proximité qui se construit dans les petites habitudes autant que dans les situations exceptionnelles. Partager une pizza, célébrer un anniversaire ou improviser une compétition contribue à faire de la station un lieu habitable. L’attention portée aux relations apparaît ainsi dans son récit comme une composante concrète du fonctionnement de l’équipage.
La visite guidée révèle une station en trois dimensions. Selon l’orientation du corps, les repères changent. Les modules présentent des formes et des couleurs différentes, héritées des partenaires et des années de construction. Le rangement manque parfois ; les parois accueillent du matériel. Pesquet anticipe même la question des toilettes, qui fonctionnent par aspiration. Ces détails rendent tangible une vie quotidienne que les images spectaculaires pourraient faire oublier.
Le ravitaillement constitue une autre activité essentielle. Les cargos apportent nourriture, vêtements, eau, matériel et expériences ; des déchets sont chargés en retour. Cette logistique permet la continuité du séjour. Déplacer une charge très lourde devient possible sans en supporter le poids, mais il faut savoir arrêter son mouvement : l’inertie demeure. L’aisance apparente des gestes masque une nécessaire maîtrise des trajectoires, jusque dans les opérations les plus ordinaires.
« Cette station, vous savez peut-être, c’est un laboratoire de recherche. »
La microgravité permet d’observer des phénomènes dans des conditions difficiles à maintenir durablement sur Terre. La gravitation n’a pas disparu : la station et son contenu sont en chute libre. Les expériences exploitent cette situation pour étudier les matériaux, les fluides ou l’adaptation du corps humain. L’activité scientifique donne son sens à l’organisation quotidienne de l’équipage.
Pesquet prend l’exemple des alliages et des effets de la gravité sur les mélanges. « On ne produit pas des métaux dans la station », précise-t-il. Les résultats sont transmis aux chercheurs. Il évoque aussi le cerveau, qui doit apprendre à fonctionner dans un environnement inhabituel. Les connaissances se construisent par observations et expériences, puis par leur interprétation au sol, au sein d’équipes que le public ne voit pas.
« La station, ce n’est pas un but en soi. » Elle prépare les séjours prolongés sur la Lune et, à plus long terme, l’exploration humaine de Mars. Cultiver des végétaux participe à cette réflexion sur les ressources nécessaires loin de la Terre. Pesquet souligne également l’ouverture de certaines expériences aux universités et aux petites entreprises. L’exploration mobilise ainsi des contributions diverses, dont chacune répond à une question particulière.
L’arrivée du module russe Nauka apporte de nouveaux équipements et un important travail d’installation. Ses collègues plaisantent, raconte-t-il, sur cette cargaison dépourvue de pommes pour l’équipage. Puis viennent les sorties extravéhiculaires. Accroché par les pieds à un bras robotique, Pesquet transporte de nouveaux panneaux solaires avec Shane Kimbrough. L’opération est préparée, mais une difficulté empêche l’installation prévue : « Ça n’a pas marché la première fois. »
Le site est sécurisé, les astronautes rentrent et les échanges avec le contrôle permettent de préparer une nouvelle tentative. « On a eu notre petit moment Apollo 13 aussi », plaisante-t-il. Trois sorties sont nécessaires pour cette séquence. Le déploiement réussi des panneaux apporte un soulagement partagé.
« Une sortie extravéhiculaire, c’est un marathon du haut du corps. »
Pendant des heures, chaque mouvement rencontre la résistance du scaphandre pressurisé.
Un autre épisode révèle la confiance au sein de l’équipage. Un collègue signale une douleur à l’épaule, au risque de renoncer à une sortie. Pesquet le remplace et intervient avec Akihiko Hoshide, avec moins de préparation spécifique qu’à l’accoutumée. La mission repose aussi sur cette capacité à déclarer une difficulté. Reconnaître une limite permet à l’équipe de s’adapter avant qu’elle ne devienne un risque pour l’opération.
Le passage de commandement s’accompagne d’une clé symbolique transmise par Hoshide. Ce relais japonais puis français rappelle à Pesquet celui des Jeux de Tokyo vers Paris. « Il faut quelqu’un qui ait l’autorité si jamais ça se passe mal, on n’a pas le temps de discuter. » La coopération quotidienne s’articule donc avec une responsabilité de décision clairement identifiée. La confiance ne dispense pas de savoir qui arbitre.
Pendant son commandement, l’ISS accueille aussi une actrice et un réalisateur russes, accompagnés d’un cosmonaute, pour tourner un film. L’équipage s’interroge d’abord sur les conséquences pour son travail. Pesquet raconte finalement des visiteurs professionnels, investis et capables de s’adapter. Cette rencontre avec des personnes extérieures à l’aéronautique et à l’ingénierie enrichit la vie à bord. L’espace devient aussi un lieu de création et de confrontation des expériences.
Puis la Cupola ouvre le récit sur la Terre. Une orbite dure environ 90 minutes ; paysages, jours et nuits se succèdent. « On peut trouver toutes les couleurs et toutes les formes dans la nature », s’émerveille Pesquet. Ses photographies montrent l’Everest, des déserts, des villes, puis le Mont-Saint-Michel, Marseille ou Tahiti. Elles racontent autant la diversité des paysages que les attachements personnels de celui qui les observe.
Il estime avoir rapporté quelque 85 000 photographies de ses deux missions, en comptant les séquences automatisées. Trouver le bon éclairage demande de l’anticipation ; la vitesse de déplacement complique les images nocturnes. À la beauté des aurores répondent des scènes inquiétantes : ouragans, incendies et fumées sur de vastes distances. Ces images rendent sensible l’ampleur des phénomènes, sans remplacer l’analyse scientifique de leurs causes. La Terre admirée demeure aussi une planète vulnérable.
Avant le retour, la photographie devient un outil technique. L’équipage effectue une manœuvre autour de l’ISS pour documenter son état extérieur. Pesquet évoque environ 2 000 images destinées aux ingénieurs. Puis viennent la désorbitation, l’échauffement de la rentrée atmosphérique, la décélération et l’ouverture des parachutes. L’amerrissage dans le golfe du Mexique marque la fin du séjour, mais le corps doit encore retrouver ses repères terrestres.
Le poids paraît considérable, l’équilibre est perturbé. Ramené rapidement à Cologne, l’astronaute retrouve les scientifiques, désireux d’étudier les premières heures de réadaptation.
« On passe ensuite les six mois suivants à faire des débriefings, à se remettre en forme, à refaire des protocoles. » Ce « service après-vente de la mission » prolonge l’expérience bien après le vol.
Les données recueillies avant, pendant et après le séjour permettent d’en tirer les enseignements.
La suite s’appelle Artemis : retourner vers la Lune pour y construire une présence durable, « pas juste pour planter un drapeau ». Mars constitue un horizon plus lointain. Pesquet ignore s’il participera lui-même à cette aventure.
« Peut-être que la personne qui le fera sera dans la salle. »
La phrase ramène la conférence vers la transmission. Qui transformera l’émerveillement d’aujourd’hui en connaissances, en compétences et en missions futures ? Le voyage se poursuit déjà dans cette question.




