Las Vegas, CES 2026. Cette année, un sujet a dominé les allées : la robotique humanoïde dopée à l’intelligence artificielle. Un constat s’impose — la Chine s’impose comme la grande force montante de ce secteur, tandis que l’Europe reste marginale.

Une présence chinoise majoritaire sur le salon

Selon les chiffres officiels du CES 2026, 21 des 38 exposants dédiés aux robots humanoïdes étaient des entreprises chinoises, soit plus de la moitié des acteurs présents dans cette catégorie.

Cette domination s’explique par un écosystème complet. Des sociétés comme Unitree Robotics, AgiBot, Noetix Robotics et UBTech ont exposé leurs dernières innovations, allant de prototypes spectaculaires à des modèles en production.

Ce partage d’espace n’est pas anecdotique. Il reflète une stratégie nationale claire : faire des robots humanoïdes un pilier de la technologie appliquée, non seulement en laboratoire, mais aussi en production réelle.

Le leadership par les brevets et l’innovation

Au-delà du salon, la compétition mondiale se joue aussi dans les brevets. Un rapport financier de Morgan Stanley met en lumière une donnée frappante : la Chine a déposé plus de 7 700 brevets liés à la robotique humanoïde au cours des cinq dernières années, contre 1 561 pour les États‑Unis.

Ce déséquilibre éclaire l’écart entre les stratégies industrielles. Alors que les États‑Unis se concentrent sur certains leviers comme l’intégration verticale et les technologies propriétaires, la Chine mise sur l’accumulation de brevets et l’écosystème complet.

On pourrait objecter que les brevets ne garantissent pas la commercialisation. C’est exact. Mais ils mesurent une capacité d’invention et d’anticipation — facteurs cruciaux dans une industrie où la vitesse d’adoption conditionne souvent le succès commercial.

L’Europe à la marge : absence sur le podium

En comparaison, l’Europe n’apparaît pas sur ce podium. Aucune grande délégation nationale n’a rivalisé avec la visibilité chinoise. Aucun chiffre comparable à ceux de la Chine n’est annoncé publiquement. Le continent peine à structurer une réponse cohérente à l’essor mondial des robots humanoïdes. Ce vide soulève une question centrale : l’Europe veut‑elle être actrice ou simple observatrice de cette révolution ?

Cette absence n’est pas uniquement quantitative. Elle est aussi stratégique. L’Europe débat, elle philosophe sur l’éthique, la régulation et l’impact sociétal de l’IA. Ces discussions sont nécessaires. Elles interrogent le rôle des technologies dans nos sociétés, la vie privée, l’emploi, la sécurité. Elles interrogent la nature même de l’intelligence artificielle et de la conscience des machines.

Mais ces débats ne suffisent pas à faire avancer une industrie. Ils ne construisent pas d’entreprises capables de rivaliser sur des marchés mondiaux. Ils n’entraînent pas de chaînes de production, d’écosystèmes éducatifs orientés vers la robotique physique ou de financements massifs dédiés aux technologies émergentes.

Le risque de la contemplation

On pourrait craindre que l’Europe tombe dans un double piège : trop réguler pour ne rien développer, ou trop philosopher pour laisser les autres prendre l’avance. Cette posture, si elle persiste, risque de laisser notre continent dépendant des technologies étrangères, avec les conséquences économiques, sociales et géopolitiques que cela implique.

Cette crainte n’est pas sans fondement. Lorsque la production physique de technologies clés est externalisée, des dépendances se créent : sur les composants, sur les logiciels, sur les plateformes cloud, sur les chaînes de valeur. Elles peuvent devenir des leviers de pouvoir économique ou des vulnérabilités en temps de crise.

Un paradoxe français : peur d’agir vs nécessité d’expérimenter

En France, ce constat est particulièrement aigu. La peur de l’échec, la prédilection pour l’analyse et la retenue culturelle face au risque inhibent l’expérimentation. Ce n’est pas une critique gratuite, mais un diagnostic fondé sur l’observation systémique de nos pratiques d’innovation. Face à cela, la réponse ne peut être l’immobilisme.

On ne peut pas simplement exiger que les entreprises adoptent l’IA en criant à la régulation stricte ou à la prudence absolue. L’innovation nécessite une tolérance à l’erreur, des boucles de rétroaction rapides et des financements audacieux. Sans cela, nous resterons spectateurs des transformations technologiques qui redéfinissent nos économies et nos sociétés.

Des signaux positifs émergent

Pourtant, des initiatives existent. Elles sont rares, mais significatives. En France, Dassault Aviation participe à une levée de fonds de 200 millions de dollars dans l’IA de combat souveraine, aux côtés de la jeune pousse Harmattan AI. Ce mouvement est un signal fort : l’industrie défense française souhaite investir dans des capacités IA avancées, avec un volet robots et systèmes autonomes.

Ce financement, s’il se concrétise, peut catalyser des développements technologiques, attirer des talents, et créer des synergies entre recherche, industrie et application. Il montre que lorsque les capitaux se lient à une vision stratégique, il est possible de construire des alternatives crédibles aux leaderships américains et chinois.

Entre levées de fonds et stratégies nationales

À l’échelle mondiale, les levées de fonds dans l’IA continuent de battre des records. Aux États‑Unis, des acteurs comme xAI ont levé récemment plus de 20 milliards de dollars, reflétant l’appétit des investisseurs pour les technologies de pointe.

Ces montants ne sont pas anecdotiques. Ils représentent des moyens de recrutement, de recherche, de prototypage, de marketing et de déploiement. Un robot humanoïde n’est pas seulement un ensemble de moteurs, capteurs et algorithmes : c’est une plateforme complexe, coûteuse à concevoir, à fabriquer et à mettre sur le marché.

En parallèle, des alliances stratégiques se forment : Google DeepMind s’allie à Boston Dynamics, un mariage entre IA avancée et mobilité robotique physique. Ce type de partenariat a le potentiel d’accélérer la commercialisation des robots intelligents dans des environnements réels — de l’industrie à la logistique, de la santé aux services à la personne.

Cependant, cette dynamique révèle aussi une tension majeure : la gouvernance des données et la souveraineté numérique. Tandis que l’Union européenne poursuit des cadres réglementaires sur la protection des données, des accords comme le partage de certaines données biométriques avec les États‑Unis s’esquissent. Dans ce contexte, la question de la souveraineté digitale se pose avec acuité : comment protéger les citoyens tout en participant à un écosystème mondial d’IA ?

Souveraineté numérique : entre régulation et empowerment

Pour répondre à cette question, il faut dépasser les oppositions simplistes. La régulation ne doit pas être un frein à l’innovation. Elle doit être un cadre qui protège sans étouffer. Cela exige une vision stratégique, des investissements ciblés, des incitations à l’expérimentation et une coordination transnationale au sein de l’Europe.

Une politique industrielle digne de ce nom doit intégrer la recherche fondamentale, la création de start‑ups, l’absorption des talents et des mécanismes financiers qui couvrent les risques de marché. Elle doit aussi assumer que certaines expérimentations mèneront à des échecs — et faire de ces erreurs des sources d’apprentissage plutôt que des occasions de blâme.

Conclusion : audace plutôt qu’attentisme

Les chiffres du CES 2026 sont éloquents. Ils racontent une histoire où la Chine déploie des ressources, des brevets, des entreprises et des robots dans une dynamique de leadership mondial. L’Europe, pour l’instant, observe.

Ce constat ne doit pas être un simple diagnostic. Il doit être une alerte stratégique. L’avenir de la robotique intelligente, des chaînes de production digitales, des services autonomes et de la compétitivité industrielle se joue aujourd’hui.

Dans cette course, l’inaction n’est pas une option. Elle est aussi coûteuse que de foncer sans stratégie. La France et l’Europe ont l’opportunité de faire de leurs réflexions éthiques des catalyseurs d’innovation. Elles peuvent décider d’agir, d’expérimenter, d’investir et d’apprendre rapidement.

La question n’est plus : allons‑nous participer à la révolution de l’IA et de la robotique ? Elle est plutôt : comment allons‑nous nous positionner pour influencer, et non subir, ce qui vient ?

  1. CES 2026 – Robots humanoïdes : https://interestingengineering.com/ces-2026/china-leads-humanoid-robotics-at-ces-2026
  2. Nombre de brevets IA Chine vs USA : https://www.perplexity.ai/page/china-dominates-humanoid-robot-T9W9J2BtSEmVIIUcII7dHw
  3. Unitree, UBTech, AgiBot au CES : https://www.ajupress.com/view/20260109111809890
  4. Robotique chinoise : stratégie industrielle : https://autonews.gasgoo.com/articles/news/the-tech-extravaganza-becomes-home-turf-how-chinese-robots-are-upending-the-global-race-2011397168089116673
  5. Alliance DeepMind – Boston Dynamics : https://www.lepoint.fr/high-tech-internet/les-robots-humanoides-du-ces-2026-posent-la-question-de-notre-cohabitation-future-JYVGLJNKH5HVPJAETZZSGUEGRU
  6. Investissement Dassault Aviation — IA de défense : https://www.linkedin.com/posts/daphneelucenet_ia-et-robots-la-chine-monte-en-puissance-activity-7416720679074668544-RaPB