Le 26 janvier 2026, Bercy a donné un cadre politique et opérationnel à une idée longtemps restée théorique : la souveraineté numérique ne vaut que si elle devient pilotable. Pour ces premières Rencontres de la souveraineté numérique, le ministère de l’Économie met en avant deux initiatives conçues pour « mesurer afin de décider » : un Observatoire de la souveraineté numérique et l’Indice de Résilience Numérique (IRN). (economie.gouv.fr)
L’IRN revendique une ambition précise : rendre la dépendance numérique lisible au niveau des comités exécutifs. Autrement dit, transformer une inquiétude diffuse — verrouillage fournisseur, extraterritorialité, fragilité des chaînes logicielles, dépendance cloud — en arbitrages structurés. Que protège-t-on en priorité ? Que diversifie-t-on ? Qu’exige-t-on dans les contrats ? Qu’investit-on en compétences internes ?
De la souveraineté proclamée à la résilience gouvernée
Les organisations ont empilé des évaluations en silos : cybersécurité, continuité d’activité, RGPD, achats, audits. Beaucoup de tableaux de bord. Peu de convergence. Le lancement de l’IRN assume précisément ce chaînage manquant : une métrique unifiée qui force la conversation entre stratégie, risques, juridique, IT, data et IA.
Le communiqué de Bercy parle d’un « changement de paradigme » : passer d’un horizon politique — la souveraineté — à une discipline de gestion — la résilience numérique. La ministre Anne Le Hénanff décrit l’indice comme une « auto-analyse fine » reposant sur « 8 piliers objectifs et mesurables ».
Le risque visé n’est pas seulement l’incident de sécurité. C’est la perte de capacité à décider, parce que les conditions techniques, économiques ou juridiques deviennent verrouillées. La Caisse des Dépôts résume la logique en quatre familles : dépendances business et stratégiques, dépendances sécuritaires, dépendances technologiques (dont l’explicabilité des modèles d’IA) et capacités de gouvernance/maîtrise opérationnelle. (caissedesdepots.fr)
Un thermomètre « comex-compatible » : ce que mesure réellement l’IRN
Sur le plan méthodologique, l’IRN se présente comme un standard « ouvert », « transparent » et « auditable », adossé à un référentiel public et à un dépôt Git. L’approche commence par les métiers vitaux, puis descend par couches — applicative, data, plateforme, infrastructure, compétences — pour relier le risque aux systèmes et aux équipes. (Indice de Résilience Numérique)
La structure s’organise autour de huit piliers : résilience stratégique ; économique et juridique ; data & IA ; opérationnelle ; supply chain; technologique ; sécurité ; environnementale. Le site décrit un scoring 0–100 par pilier et une logique R/NR (résilient/non résilient) pour chaque critère. (Indice de Résilience Numérique)
Plusieurs articles de presse parlent d’une grille d’une vingtaine de critères. Ce détail compte : la crédibilité dépendra de la précision des critères, de leur pondération et des preuves exigées. (La Tribune)
La souveraineté chiffrée : des déclencheurs, pas des verdicts
L’IRN se déploie dans un environnement où les ordres de grandeur servent d’alarme. L’initiative cite notamment : plus de 90 % des données occidentales transitant ou étant stockées sur des infrastructures cloud appartenant à des entreprises américaines (Wavestone, juillet 2025) ; 80 % des dépenses européennes en logiciels et services cloud professionnels — 265 Md€/an — captées par des acteurs américains (Asterès pour Cigref & Numeum, avril 2025) ; et une part de marché des fournisseurs cloud européens à 15 % (contre 29 % en 2017). (Indice de Résilience Numérique)
Le rapport Asterès publié par le Cigref donne à ces chiffres une portée politique : la dépendance n’est pas un irritant technique. C’est un transfert de valeur, donc une fragilité stratégique. (Cigref)
Mais un chiffre ne décide pas. Il déclenche un besoin de pilotage. Et c’est là que l’IRN cherche à faire la jonction : passer du macro (dépendance européenne) au micro (dépendances d’un système critique), là où se prennent les décisions d’architecture et les négociations contractuelles.
Gouvernance : le vrai sujet caché derrière l’indice
Une métrique devient influente quand elle devient un passage obligé. À ce moment, la gouvernance n’est plus un sujet administratif : c’est la condition de la confiance.
Le communiqué de lancement décrit une initiative multi-parties prenantes, portée par trois cofondateurs (Arno Pons, Yann Lechelle, David Djaïz) et adossée à des acteurs publics et privés (Caisse des Dépôts, DINUM, Cigref, RTE, Docaposte, Numeum). La présidence d’honneur est assurée par Olivier Sichel.
Autre choix structurant : le référentiel est publié sous licence Creative Commons CC BY-NC-ND, ce qui protège l’intégrité mais limite l’appropriation commerciale et la modification. Cela peut éviter la fragmentation. Cela peut aussi ralentir l’outillage et la diffusion si l’écosystème ne peut pas adapter certains éléments.
Labellisation : signal de marché ou mécanique de conformité ?
Le communiqué annonce une trajectoire claire : ouverture officielle du standard et, dans les semaines suivantes, agrément de cabinets de conseil et d’audit pour conduire des évaluations IRN et labelliser les résultats selon les règles de l’association.
Sur le papier, l’intérêt est évident. Le débat sur la réversibilité, les clauses d’exit, l’auditabilité ou l’explicabilité des systèmes d’IA peut devenir un critère opposable. Autrement dit : une exigence de gouvernance, et plus seulement une posture.
Mais ce point ouvre aussi le premier risque : la « checklist » qui produit un score plus vite qu’elle ne réduit une dépendance. Deux précautions s’imposent. D’abord, la preuve : un score « résilient » sur la réversibilité cloud a-t-il la même valeur s’il repose sur une clause, ou s’il repose sur un test de sortie réalisé ? Ensuite, le périmètre : l’IRN est conçu pour être appliqué sur un ou plusieurs systèmes critiques. Sans discipline de communication, la labellisation peut devenir un outil de mise en scène plus qu’un instrument de décision.
Europe first, version concrète: l’articulation avec le droit et les standards
Le Data Act, tel qu’expliqué par la Commission européenne, consacre un chapitre au switching entre services de traitement de données, avec des exigences minimales pour faciliter l’interopérabilité et permettre le changement de fournisseur. (digital-strategy.ec.europa.eu)
Si l’IRN veut être un instrument de pilotage, il doit pouvoir s’appuyer sur ce mouvement : la réversibilité n’est plus un slogan, c’est un enjeu de conformité et de négociation.
Autre convergence : la supply chain. Le NIST, avec SP 800-161 Rev.1, formalise l’intégration du risque fournisseur dans la gouvernance. ENISA publie des bonnes pratiques dédiées à la cybersécurité de la chaîne d’approvisionnement. (csrc.nist.gov)
Ces cadres ne valident pas l’IRN. Ils posent une exigence : une métrique crédible est une métrique adossée à des preuves auditables.
Pourquoi cela concerne directement les entrepreneurs de l’IA
Pour l’écosystème entrepreneurial, l’IRN n’est pas seulement un débat « cloud ». Il touche le cœur des produits IA. Le référentiel affirme vouloir mesurer la dépendance sur toute la chaîne IT, data et IA, jusqu’aux compétences nécessaires pour concevoir et opérer des solutions. (Indice de Résilience Numérique)
Concrètement, les jeunes entreprises devront répondre à des questions que leurs clients posent déjà : où résident les données ? de quoi dépend l’inférence (API, GPU, modèle propriétaire) ? peut-on auditer et expliquer un système dans les cas d’usage sensibles ? Ces exigences convergent avec la logique européenne de transparence et de traçabilité autour des systèmes d’IA, portée par le cadre AI Act. (digital-strategy.ec.europa.eu)
Enfin, si l’IRN devient un signal d’achat, il pourrait accélérer une dynamique « acheter Européen » défendue par des collectifs industriels comme Eurostack, en transformant une intention politique en critères d’évaluation utilisables dans les appels d’offres. (Le Monde.fr)
Le test : un outil d’arbitrage, dès le lendemain ?
À ce stade, l’IRN est une promesse d’alignement : aligner le langage des dirigeants, le langage des juristes, le langage des DSI, et celui des responsables data-IA. L’intérêt tient à la capacité de l’indice à provoquer des arbitrages concrets.
Deux témoignages cités au lancement illustrent cette ambition. RTE explique utiliser l’IRN comme « grammaire commune » pour documenter et partager risques et solutions sur ses systèmes d’information. Docaposte évoque une « boussole stratégique » pour les comex et les boards.
Trois usages se dessinent. Le premier est la priorisation. Nommer les systèmes qui, s’ils s’arrêtent, arrêtent l’organisation. Le deuxième est la renégociation. Diversifier, exiger des clauses de sortie, imposer des conditions d’audit, documenter la dépendance open source, clarifier les responsabilités. Le troisième est la trajectoire. La résilience n’est pas un état. C’est un plan pluriannuel. Le score n’a d’intérêt que s’il déclenche des tests, des budgets et des décisions contractuelles.
L’IRN n’échappera pas à une question simple : devient-il une discipline de gouvernance, ou un label de plus ? La réponse ne sera pas théorique. Elle viendra de la dureté des preuves demandées, de la transparence des règles d’agrément, et de l’usage réel dans les achats et les appels d’offres.




