Lors de l’événement IA Dates : IA et Éducation du 14 mars, plusieurs experts se sont réunis pour débattre des implications de l’IA sur le système éducatif français. Parmi eux, Erwan Paitel, Inspecteur Général de l’Éducation, du Sport et de la Recherche, et Jean-Marc Huart, ancien Directeur Général de l’Enseignement Scolaire et futur recteur. Ils ont apporté des éclairages sur l’impact des technologies IA dans l’enseignement et l’apprentissage.
L’intelligence artificielle : une révolution pour l’éducation
L’IA ne constitue pas une simple évolution technologique dans l’éducation ; elle représente un bouleversement fondamental du rôle des enseignants et des méthodes d’apprentissage. Selon Erwan Paitel, l’arrivée de l’IA générative telle que ChatGPT ou Perplexity marque une rupture majeure. Pour la première fois, la technologie ne se contente plus de fournir des outils passifs comme la calculatrice ou le traitement de texte qui étaient décriés à leur époque, mais elle produit activement du contenu.
Cela soulève une question clé : comment intégrer cette innovation dans le système éducatif tout en préservant la qualité et l’équité de l’enseignement ? Jean-Marc Huart rappelle que la transition numérique dans l’éducation s’est opérée en plusieurs phases, des premières machines à écrire aux tableaux interactifs. Mais l’IA générative impose un changement beaucoup plus rapide et profond. Désormais, les enseignants et élèves doivent naviguer dans un monde où l’information n’est plus simplement accessible, mais aussi générée de manière automatisée.
L’évolution du métier d’enseignant à l’ère de l’IA
L’introduction de l’IA en classe modifie la posture de l’enseignant. Loin de remplacer les professeurs, l’IA pourrait devenir un assistant pédagogique efficace. Selon le intervenants, trois grandes transformations du métier se dessinent :
- L’intégration de l’IA dans les pratiques pédagogiques
Les enseignants doivent se former à l’IA non seulement pour l’utiliser dans leurs cours, mais aussi pour apprendre à analyser et encadrer son usage par les élèves. Des initiatives comme le programme du réseau Canopé « Enseigner avec l’IA » visent à accompagner cette transition.
- Une évolution des méthodes d’évaluation
La généralisation des IA génératives pose des questions sur la pertinence des devoirs à la maison et des évaluations traditionnelles. Si un élève peut rédiger une dissertation en quelques secondes grâce à un modèle d’IA, comment garantir une évaluation juste et pertinente ? Le contrôle continu doit-il être repensé ?
- Un besoin d’acculturation et de formation continue
Avec 850 000 enseignants en France, la mise à niveau sur l’IA est un défi majeur. Des formations existent, mais elles doivent être adaptées aux contraintes de temps des enseignants et à l’évolution rapide des technologies.
L’IA ne doit pas être perçue comme une menace pour le métier d’enseignant, mais comme une opportunité de repenser la transmission des savoirs. Pour Jean-Marc Huart, il s’agit de « transformer la crainte en opportunité » et d’aider les professeurs à voir l’IA comme un levier pédagogique plutôt qu’un obstacle.
L’éducation à l’IA : une nécessité pour les élèves
L’IA n’est pas seulement un outil pédagogique ; elle devient aussi un sujet d’apprentissage en soi. Il est crucial que les élèves développent une culture numérique critique afin de comprendre comment fonctionnent ces technologies, identifier les biais algorithmiques et utiliser ces outils de manière éthique et responsable.
Deux dimensions sont essentielles :
- Former les élèves aux bases techniques de l’IA : comprendre les principes des algorithmes, de l’apprentissage automatique et des statistiques devient aussi important que l’apprentissage du code informatique.
- Développer un esprit critique face aux contenus générés par l’IA : comme l’explique Paitel, 90 % des données d’entraînement des modèles d’IA générative sont en anglais, ce qui peut entraîner des biais culturels. Il est essentiel que les élèves apprennent à remettre en question les informations fournies par ces technologies.
Dans cette optique, l’éducation à l’IA ne concerne pas uniquement les sciences et le numérique : elle s’étend aussi aux sciences humaines, à la philosophie et à l’économie. L’IA influence notre compréhension du monde et notre rapport à la connaissance, et les élèves doivent être équipés pour évoluer dans cet environnement en mutation.
L’IA comme outil de personnalisation des apprentissages
Un des grands défis de l’éducation est la personnalisation de l’enseignement. L’IA peut jouer un rôle clé en adaptant les contenus pédagogiques au rythme et aux besoins de chaque élève.
Des outils comme Adaptive Maths, Algore et Plume permettent d’individualiser les parcours d’apprentissage en proposant des exercices et des explications adaptées aux lacunes et aux forces des élèves. Pour les élèves ayant des besoins particuliers (dyslexie, autisme, troubles de l’attention), l’IA ouvre des perspectives nouvelles en facilitant l’accessibilité et en offrant des supports pédagogiques adaptés.
Jean-Marc Huart souligne également que l’IA pourrait réduire les inégalités éducatives en offrant un accompagnement personnalisé à tous les élèves, indépendamment de leur milieu socio-économique. Cependant, cette avancée ne doit pas conduire à une fracture numérique où seuls les établissements les mieux équipés bénéficieraient des outils les plus performants.
L’intégration de l’IA dans l’éducation : quels défis à surmonter ?
Malgré ses promesses, l’intégration de l’IA dans l’éducation soulève plusieurs défis :
- Garantir l’équité dans l’accès aux outils IA
Aujourd’hui, certaines académies bénéficient d’expérimentations pilotes comme les Territoires Numériques Éducatifs, mais pour généraliser ces technologies à l’ensemble du territoire, des investissements conséquents seront nécessaires.
- Former les enseignants et accompagner le changement
La mise en place de communautés d’échange entre enseignants peut faciliter l’appropriation de ces outils et favoriser une adoption progressive.
- Assurer une utilisation éthique et responsable de l’IA
L’IA ne doit pas remplacer l’enseignant, mais servir d’outil d’aide à l’apprentissage, avec des garde-fous pour éviter les dérives (plagiat, dépendance aux outils IA, manipulation de l’information).
Nous sommes à un tournant décisif pour l’éducation
L’IA transforme profondément l’éducation, tant dans les méthodes d’enseignement que dans les modes d’apprentissage. Plutôt qu’une menace, elle représente une opportunité unique de personnaliser les parcours, d’améliorer la pédagogie et de développer l’esprit critique des élèves. Toutefois, son intégration ne doit pas être laissée au hasard. Il est impératif d’accompagner les enseignants, de garantir un accès équitable aux outils et d’encadrer l’usage de l’IA pour qu’elle reste un levier d’apprentissage et non un substitut à la réflexion humaine. L’éducation ne peut ignorer l’IA. La question n’est pas de savoir si elle doit être intégrée, mais comment elle doit l’être, pour bâtir un système éducatif plus inclusif, plus efficace et adapté aux enjeux du XXIe siècle.
Quand on parle d’éducation, je ne peux m’empêcher de penser que la mission va bien au-delà des professeurs et des élèves : il faudra former également toute la population française pour ne laisser personne sur le carreau…