Le secteur immobilier français, traditionnellement axé sur l’humain et la confiance, voit désormais l’irruption de l’intelligence artificielle (IA) générative. Cette technologie, qui permet de créer du contenu (texte, images, vidéos) de manière automatique, a gagné en notoriété avec des outils comme ChatGPT ou DALL-E. Son adoption générale progresse rapidement : 61 % des Français considèrent l’IA comme une avancée technologique majeure, et 26 % l’ont déjà testée. Cependant, les usages professionnels restent à leurs débuts — seuls 12 % des dirigeants d’entreprise en France déclarent avoir utilisé l’IA générative ne serait-ce qu’occasionnellement. L’immobilier n’échappe pas à cette tendance : face à un marché concurrentiel et à des clients toujours plus connectés, les professionnels explorent les apports de l’IA générative pour gagner en efficacité et en impact.
Concrètement, l’IA générative ouvre un large éventail d’applications dans l’immobilier. Elle peut améliorer la qualité et la personnalisation des annonces immobilières, optimiser les photographies, générer des vidéos attrayantes ou encore faciliter le home staging virtuel des biens. Les réseaux d’agences comme les start-ups PropTech développent ainsi des outils pour automatiser la rédaction d’annonces, créer des visites virtuelles immersives ou former les agents via des avatars et chatbots. Mais ces innovations posent aussi des défis : intégration technique, acculturation des équipes, respect de la réglementation (RGPD) et, surtout, maintien de la dimension humaine.
Automatisation des annonces immobilières
La rédaction d’une annonce immobilière percutante et complète est un exercice délicat. Il faut décrire le bien de manière précise tout en suscitant l’intérêt des acheteurs potentiels, le tout avec un style attrayant. L’IA générative apporte une aide précieuse pour automatiser en partie cette tâche. Par exemple, des agents immobiliers utilisent déjà ChatGPT pour générer rapidement un brouillon de description, voire un texte quasi définitif, à partir des caractéristiques du bien fournies. L’outil suggère des formulations efficaces, met en avant les points forts (luminosité, emplacement, etc.) et peut adapter le ton selon le public cible (investisseurs, familles, primo-accédants…).
Au-delà des outils génériques, des solutions spécialisées pour l’immobilier ont émergé. Outimmo, par exemple, propose un générateur d’annonces dopé à l’IA entraîné sur des milliards de données du marché. En quelques secondes, son algorithme produit un texte personnalisé et attrayant, reprenant les informations clés du bien avec des tournures soignées. De même, la start-up française Syllabs s’est spécialisée dans la génération automatique de contenus : son IA peut rédiger des descriptions conformes aux meilleures pratiques rédactionnelles, tout en laissant le contrôle final à l’agent pour les ajuster si nécessaire. L’objectif de ces outils est double : faire gagner du temps aux professionnels tout en optimisant la qualité des annonces. Les textes générés sont sans fautes et bien calibrés, ce qui renforce leur crédibilité. Ils intègrent également les mots-clés pertinents pour un bon référencement sur les portails et moteurs de recherche, permettant aux biens de gagner en visibilité en ligne.
Cette automatisation de la rédaction apporte un véritable gain de productivité. Un agent immobilier peut, en quelques clics, obtenir un brouillon d’annonce déjà bien formulé, là où il aurait mis de longues minutes à l’écrire manuellement. Il peut ainsi consacrer davantage de temps à d’autres tâches à valeur ajoutée, comme le suivi des clients ou les visites. Bien sûr, l’IA ne fait pas tout toute seule : le professionnel doit relire et valider le contenu généré, pour s’assurer de son exactitude et de sa conformité juridique. Mais dans la plupart des cas, la base fournie par l’IA constitue une trame solide, qu’il suffit d’ajuster à la marge. Certains outils permettent même de traduire automatiquement les annonces en plusieurs langues, ouvrant ainsi l’accès à une clientèle internationale sans effort supplémentaire.
Agents virtuels et formation des employés
L’expérience client en immobilier évolue également grâce aux agents virtuels. De nombreuses agences ont intégré à leur site web ou à leurs réseaux sociaux des chatbots capables de dialoguer avec les internautes. Ces assistants virtuels répondent aux questions fréquentes 24 h/24 et 7 j/7, orientent les utilisateurs vers les bonnes annonces ou recueillent leurs coordonnées pour être recontactés. Century 21 a été pionnier en la matière en déployant dès 2017 un robot conversationnel sur Facebook Messenger afin de guider les visiteurs dans leurs recherches. Plus récemment, le réseau Nestenn a lancé une nouvelle génération de chatbot dopé à l’IA : ils y ont intégré la technologie ChatGPT couplée à leur base de connaissances interne, ce qui permet au bot de fournir des réponses à la fois précises et contextualisées aux internautes. Il peut ainsi expliquer des termes techniques ou juridiques (aides au logement, réglementations énergétiques, etc.) en s’appuyant sur la base documentaire du réseau. L’agent virtuel devient ainsi un premier point de contact très efficace pour renseigner le public et filtrer les demandes, pendant que les agents humains peuvent se concentrer sur les clients les plus motivés.
Ces agents virtuels ne servent pas qu’aux clients : ils sont également de précieux alliés pour les agents immobiliers eux-mêmes dans leur quotidien. On voit apparaître des assistants personnels intégrés aux logiciels métiers. La Boîte Immo, par exemple, éditeur de solutions pour les agences, a introduit Hektor Voice au sein de son logiciel CRM. Cet assistant intelligent exécute des commandes vocales pour simplifier la vie des commerciaux : il peut créer un bien, enregistrer un contact ou envoyer un e-mail dicté oralement, sans même passer par le clavier. Surtout, Hektor Voice est capable de fournir instantanément des réponses aux questions d’un agent sur des sujets pointus, par exemple une réglementation juridique ou un détail fiscal : l’IA puise dans sa base documentaire et donne une réponse validée en quelques secondes. L’assistant virtuel joue ainsi pleinement son rôle de facilitateur pour le professionnel.
L’IA générative intervient par ailleurs dans la formation des employés du secteur. Le réseau Guy Hoquet a par exemple adopté une approche innovante pour son e-learning en créant un avatar virtuel de son président, Stéphane Fritz. En collaboration avec l’agence Brainsonic.IA, ils ont conçu des modules pédagogiques où cet avatar ultra-réaliste présente les contenus de formation comme s’il s’agissait du dirigeant en personne. Concrètement, après avoir rédigé le script d’une vidéo didactique, une seule captation réelle du président lisant le texte suffit à l’IA pour générer son double numérique en train de l’énoncer. Le résultat : l’avatar parle et bouge de façon naturelle, donnant l’illusion d’une vraie présentation humaine. L’intérêt pour Guy Hoquet est de pouvoir produire en masse des vidéos de formation avec un intervenant unique. D’après Stéphane Fritz, cette méthode fait gagner un temps considérable, puisqu’une seule prise de vue initiale suffit pour alimenter tous les contenus e-learning du réseau ; elle offre une flexibilité inégalée pour mettre à jour régulièrement les modules, et humanise paradoxalement la relation avec les franchisés qui voient leur président leur parler directement. À horizon fin 2024, Guy Hoquet table d’ailleurs sur la création de 200 modules de formation de ce type, alimentés par l’IA. Cette démarche audacieuse place l’enseigne en pionnière du e-learning immersif dans l’immobilier, et d’autres pourraient s’inspirer de cet exemple pour moderniser leur formation continue.
Plusieurs acteurs majeurs de l’immobilier en France se sont déjà lancés dans l’aventure de l’IA générative, chacun à sa manière. Chez Century 21, l’innovation numérique fait partie de la stratégie. Outre le chatbot déployé tôt pour interagir avec les internautes, le réseau a exploré des outils d’IA pour améliorer ses processus internes. Récemment, Century 21 France a expérimenté un assistant conversationnel nommé Cody pour analyser des documents juridiques complexes. En donnant à l’IA des textes de lois ou de règlements, les équipes ont pu obtenir en quelques instants une synthèse claire et exploitable de contenus très techniques. Cette assistance permet de rationaliser certaines tâches administratives et d’accélérer la compréhension de nouvelles réglementations, là où un juriste ou un agent auraient dû passer de longues heures de décryptage.
De son côté, Guy Hoquet mise avant tout sur l’IA générative pour la formation, comme nous l’avons vu avec l’avatar de son président. Cette démarche lui permet de diffuser rapidement les bonnes pratiques en interne, via des contenus modernes et homogènes. Nestenn, quant à lui, a intégré l’IA dans plusieurs dimensions de son fonctionnement. Son chatbot nouvelle génération, propulsé par ChatGPT, a été testé dans plusieurs agences pilotes avant d’être généralisé. Par ailleurs, le groupe a développé un plugin pour convertir automatiquement en audio les articles de son blog. Cela les rend accessibles aux malvoyants : cette synthèse vocale de haute qualité repose sur des algorithmes de deep learning via les services cloud d’Amazon. Nestenn démontre ainsi que l’IA peut être utilisée non seulement pour gagner en efficacité, mais aussi pour renforcer l’accessibilité et l’expérience client.
D’autres réseaux historiques innovent également. Orpi, fort de ses 1300 agences en France, a équipé ses négociateurs de caméras Matterport afin de générer facilement des visites virtuelles 3D de biens immobiliers. Dès 2019, Orpi propose à ses clients de découvrir les logements à distance en immersion totale, y compris avec un casque de réalité virtuelle. La crise sanitaire de 2020 a par la suite accéléré l’adoption de ces visites à 360 degrés dans tout le secteur. Au-delà des réseaux d’agences, les éditeurs de portails immobiliers et les start-ups PropTech multiplient également les innovations. Recherche vocale, estimation en ligne améliorée par l’IA, par exemple sont le signe que l’ensemble de la filière est concerné.
Visites virtuelles et expériences immersives
La présentation des biens s’est transformée spectaculairement grâce aux technologies immersives alimentées par l’IA. Les visites virtuelles à 360° se sont démocratisées : il est devenu courant de permettre aux acheteurs de déambuler dans un logement en ligne, comme s’ils y étaient. Des solutions professionnelles, comme Matterport ou son équivalent français Virtual Visit, ont été adoptées massivement par les agences. L’intégration de l’IA apporte un niveau de qualité supérieur à ces visites virtuelles. Par exemple, Virtual Visit utilise des algorithmes avancés pour retoucher automatiquement les images 360° d’un bien. La luminosité est corrigée, couleurs ravivées, la netteté améliorée, de sorte que chaque pièce apparaît sous son meilleur jour. Il propose aussi du home staging virtuel, permettant à l’agent de meubler numériquement une pièce vide ou en travaux, ou de relooker un intérieur démodé, afin d’aider les visiteurs à se projeter. Ainsi, même un logement vide peut se transformer en un intérieur chaleureux et moderne que les acheteurs découvriront lors de la visite virtuelle, sans même se douter qu’il s’agit d’une mise en scène digitale.
Ces expériences immersives ne s’arrêtent pas aux images fixes. L’IA permet également de générer automatiquement des vidéos de présentation à partir des visites virtuelles. En quelques minutes, on obtient un clip dynamique parcourant les différentes pièces du bien, agrémenté de textes explicatifs ou de points d’intérêt. Ces vidéos captent davantage l’attention des internautes qu’une succession de photos statiques. Il est même possible, via un casque de réalité virtuelle, de visiter un bien à distance comme si l’on y était. Cette immersion totale permet de sélectionner plus efficacement les biens avant de se déplacer. Pour les agences, l’intérêt est clair : moins de visites physiques inutiles, des acheteurs mieux informés et plus convaincus, et au final des transactions plus rapides. D’ailleurs, il a été observé que proposer des visites virtuelles augmente le nombre de prospects intéressés, en offrant une expérience ludique et convaincante dès la première consultation en ligne.
Les limites et défis
Malgré ses performances impressionnantes, l’IA générative ne va pas faire disparaître les professionnels de l’immobilier. L’agent humain reste indispensable, notamment pour ses compétences relationnelles, sa connaissance fine du terrain et son aptitude à conseiller en inspirant confiance. Lors du salon RENT 2024, Loïc Cantin (président de la FNAIM) rappelait que si l’IA est un outil puissant, elle « reste incapable d’interpréter les subtilités émotionnelles et relationnelles nécessaires à notre métier ». De son côté, Charles Marinakis (président de Century 21 France) soulignait que l’IA, aussi performante soit-elle, « n’apporte pas l’intelligence expérientielle ni la capacité à nouer des relations solides avec les clients ». Autrement dit, les outils automatisés peuvent traiter l’information, mais pas négocier une vente complexe, calmer l’inquiétude d’un acheteur, ou s’adapter créativement aux imprévus d’un dossier.
Et puis, l’IA générative peut commettre des erreurs si elle n’est pas correctement contrôlée par l’humain. Un exemple frappant a été rapporté par Loïc Cantin. En testant ChatGPT sur la rédaction d’une annonce, celui-ci a mal interprété une notion juridique (la « jouissance privative d’un jardinet ») et l’a reformulée en « jardinet privatif ». Cela changeait le sens et aurait pu engager la responsabilité de l’agent. Ce type d’approximations montre que la vigilance humaine est requise pour valider les contenus générés. De plus, l’IA ne dispose pas nativement des connaissances de terrain. Elle ignore les spécificités d’un quartier, l’historique d’un bien ou les préférences implicites d’un client, autant d’aspects cruciaux sur lesquels l’expertise du conseiller immobilier fait la différence.
Il ne faut pas non plus négliger les enjeux éthiques et légaux. Le recours à des services en ligne basés sur des IA génératives pose la question de la confidentialité des données. Il est impératif de ne pas divulguer d’informations sensibles sur les clients (identité, situations personnelles, etc.) lors de l’utilisation de ces outils, sous peine de contrevenir au RGPD. Les professionnels doivent donc être formés à utiliser l’IA de manière responsable, en gardant le contrôle des paramètres et en choisissant des solutions sécurisées. L’IA pouvant générer du contenu très convaincant, les agents immobiliers doivent assurer une transparence vis-à-vis des clients : par exemple, indiquer qu’une image a été virtuellement « retouchée » ou « meublée » pour éviter toute tromperie sur la marchandise.
En somme, l’IA générative doit être considérée comme un assistant augmenté pour l’agent immobilier, et non comme un remplaçant. C’est un levier pour accélérer les tâches à faible valeur ajoutée, fournir des analyses ou des contenus instantanés, mais l’humain garde le rôle central de stratège et de garant de la relation client.
Sources
- MySweetImmo — Intelligence artificielle : L’impact de l’IA générative sur les stratégies dans l’immobilier (article du 9 juillet 2024). mysweetimmo.com/2024/07/09/intelligence-artificielle-limpact-de-lia-generative-sur-les-strategies-dans-limmobilier
- Monimmeuble.com — IA dans l’immobilier : un potentiel immense mais des défis à surmonter (article du 28 mai 2024 par Isabelle Dahan). monimmeuble.com/actualite/ia-dans-limmobilier-un-potentiel-immense-mais-des-defis-a-surmonter
- Le Moniteur — IA : Xerfi conseille aux acteurs de l’immobilier de passer à la vitesse supérieure (mai 2024). lemoniteur.fr/article/ia-xerfi-conseille-aux-acteurs-de-l-immobilier-de-passer-la-vitesse-superieure.2329486
- Batiactu — Immobilier : l’IA générative, besoin de formation jugé prioritaire pour 2025 (Tribune du 21 février 2025 par Étienne Gless). batiactu.com/edito/immobilier-lia-generative-besoin-formation-prioritaire-70742.php
- Alliancy – L’immobilier gagne en productivité grâce à l’IA mais… (article du 26 février 2025 par Aude Brès). alliancy.fr/limmobilier-gagne-en-productivite-grace-a-lia-mais
- Xerfi Precepta – Les défis de l’IA dans l’immobilier : étude, tendances, classements (rapport dirigé par Lauric Berthier, 2024). xerfi.com/presentationetude/Les-defis-de-l-IA-dans-l-immobilier_BAT75
- RealEstech — Baromètre des besoins de formation 2024/2025 (étude sectorielle, 2024). Baromètre réalisé par l’association RealEstech qui souligne que l’IA générative s’impose comme une compétence prioritaire pour les métiers de l’immobilier.
- Wüestpartner – L’IA générative et l’emploi dans l’immobilier (rapport conseil, 2025). Étude du cabinet Wüestpartner (spécialiste immobilier) utilisant une approche originale : faire analyser par ChatGPT les fiches de poste du secteur pour estimer les tâches automatisables.
- PlanRadar (blog officiel) — Résultats de l’enquête sur la digitalisation du BTP/immobilier (2023). planradar.com…/numerisation-construction-immobilier(page « Ressources » PlanRadar, 2023)
- UNIS (site institutionnel) — Dossier « Innovation & IA ». unis-immo.fr(rubrique Actualités/Innovation)
- Socotec (blog d’entreprise) — « Du bon usage des IA génératives pour la construction et l’immobilier » (2023). socotec.fr/le-blog/IA_generatives
- La Revue IA (blog spécialisé): larevueia.fr/les-cas-dusages-de-lia-dans-limmobilier