Elle ne parle pas d’intelligence artificielle comme d’un simple outil mais comme d’un révélateur.
Propos recueillis par Pascale Caron
Marie Dollé évolue depuis plus de quinze ans dans les écosystèmes numériques. Elle navigue entre stratégie marketing, plateformes digitales, innovation et accompagnement des entrepreneurs. Aujourd’hui Head of Marketing & Communications pour EuroQuity chez Bpifrance, elle observe quotidiennement les mutations du monde économique sous l’angle de l’innovation. Mais son regard va bien au-delà de la performance. Ce qui l’intéresse, ce sont les déplacements silencieux, les glissements identitaires, les ruptures intimes dans notre rapport au travail, à la société, à nous-mêmes. Avec SELFPRESSIONNISME – Et si l’IA nous rendait plus humains ? paru le 22 janvier, elle propose un essai singulier, profond et sensible. Elle y défend une hypothèse radicale : la révolution IA n’est pas d’abord technique, elle est existentielle.
Autodidacte, Marie Dollé obtient son bac à 16 ans, passe son enfance à l’étranger — son père était diplomate — et entre tôt dans la vie active. Au début de sa carrière dans le monde du sport, en sponsoring rugby, puis dans les études médias chez Kantar Media. Elle y apprend la data, le marketing automation, les panels consommateurs, les investissements publicitaires. Elle grimpe, sans diplôme, mais avec une vision. Elle rejoint ensuite Bpifrance, où elle opère depuis huit ans sur la plateforme EuroQuity, mettant en relation investisseurs et startups à forte intensité technologique. Elle a coaché près de 900 jeunes pousses. « J’ai toujours été fascinée par ce qui fait qu’une entreprise réussit. Mais derrière cela, c’est la psychologie humaine qui m’attire. »
Durant le confinement, elle relance l’écriture, conçoit la newsletter In Bed With Tech (et sa version anglaise In Bed With Social) pour structurer sa pensée. Elle y mêle textes et visuels, certains issus de ses propres aquarelles, d’autres générés à partir d’elles via IA. « J’ai peint beaucoup, mais je manquais de temps. J’ai commencé à nourrir des générateurs d’images avec mes œuvres. Le grain du papier, les pigments, tout est là. Parfois, on ne sait plus ce qui est fait main et ce qui est généré. » Déjà, elle explore cette hybridation entre création humaine et puissance algorithmique.
Ce qui la fascine dans l’IA générative, ce n’est pas l’automatisation, c’est le glissement du déterminisme vers le probabilisme. « Avec les transformers, on a quitté la logique des systèmes fermés. On touche à quelque chose qui ressemble au fonctionnement du cerveau humain. » Elle renverse les récits dominants. « Le vrai risque, ce n’est pas que la machine devienne humaine. C’est que l’humain devienne machinique. » Notifications, Slack, LinkedIn, productivité à outrance : « On est devenus des primates voûtés sur nos écrans. On développe des douleurs physiques, on ne regarde plus l’horizon. » Elle cite Jane Jacobs : « Les villes étaient sécurisées par les regards croisés. Aujourd’hui, plus personne ne regarde. » Et rappelle que dans les villes, l’horizon est coupé. « Or l’horizon est la condition de l’existence. »
Dans cette anthropologie de la posture, elle lit un effacement de la relation au monde. Mais aussi une occasion à saisir : « Les IA génératives sont entraînées sur une immense part des archives de l’humanité, y compris les plus sensibles : poésie, récits, art. Avant, on n’analysait que des chiffres. Aujourd’hui, on peut accéder à la sensibilité collective. » Pour elle, tout dépend de l’usage. « Si on délègue notre pensée, on s’abrutit. Mais si on s’en sert pour se questionner, on peut redevenir plus humains. »
Elle refuse la lecture erronée de l’étude du MIT sur la « dette cognitive ». « Elle ne dit pas que les gens deviennent plus bêtes, mais que quand on délègue une tâche, on réfléchit moins. Ce qui est évident. » Elle insiste sur les risques liés au développement cognitif des enfants. « C’est la friction adaptée, pas la facilité, qui fait progresser le cerveau. »
Elle raconte une scène marquante : sa fille de 13 ans, bloquée sur des verbes irréguliers en espagnol. Elle lui propose d’utiliser ChatGPT, mais sans demander de réponse : seulement des explications. « Je l’ai vue dialoguer, comprendre, puis demander à la machine de créer un quiz à partir de sa leçon. Elle a eu 17. » Pour elle, l’IA ne devrait pas nous faire aller plus vite, mais nous aider à ralentir. À comprendre. À approfondir. À recommencer.
Elle insiste : « Avec la machine, tu peux poser cinquante fois la même question. Demander : explique-moi comme si j’avais cinq ans. Et recommencer autant que nécessaire. Face à un professeur, tu n’oses pas. Face à la machine, tu persévères. » Cette plasticité cognitive est pour elle l’une des plus belles promesses de l’IA. À condition de ne pas s’y soumettre.
Elle évoque une idée forte : les modèles de langage sont des moteurs de goût. « Tout le monde peut générer. Mais tout le monde ne sait pas choisir. » Elle décrit trois niveaux : copier-coller ; choisir une option ; analyser, transformer, s’approprier. « Pourquoi apprend-on les règles ? Pour mieux s’en affranchir. »
Elle refuse le vocabulaire d’« humain augmenté » — trop technocentré. Elle lui préfère le terme « expansé » : « Augmenter suppose un manque. Expandre, c’est partir de l’intérieur. Vers l’extérieur. Vers l’Autre. » C’est dans cette logique qu’elle élabore le concept de selfpressionnisme, en référence aux grands courants artistiques. « Quand la photographie est apparue, elle a bouleversé la peinture. Les impressionnistes ont répondu non pas en imitant le réel, mais en capturant l’émotion, la lumière, l’instant. Cela a été possible parce que de nouveaux outils ont émergé : les tubes de peinture et le chevalet mobile. L’artiste pouvait sortir peindre sur le motif, capter des impressions fugitives. » Puis vint l’expressionnisme, dans un contexte de guerre et d’essor de la psychanalyse. « Là, c’est l’intériorité qui explose sur la toile. »
Aujourd’hui, elle propose un nouveau courant : le selfpressionnisme. « Self au sens du soi, mais pas le selfie, qui est une mise en scène narcissique. Je parle du self tourné vers l’autre. Une subjectivité en relation. » Elle ajoute : « On s’est longtemps concentrés sur le développement personnel. On va devoir désormais travailler le développement relationnel. Avec les humains, mais aussi avec les autres formes d’intelligence : artificielle, végétale, animale. Le vivant. »
Elle revient sur les compétences. Elle rejette l’idée que les hard skills seraient obsolètes. « Comment peux-tu choisir entre cinquante propositions si tu n’as pas les bases ? Sans expertise, tu ne peux pas questionner ni challenger la machine. » Elle s’oppose frontalement à la thèse selon laquelle les soft skills suffiraient à elles seules à préparer l’avenir. « On nous dit que seules les compétences relationnelles comptent désormais, mais comment exercer son esprit critique sans structure cognitive ? Les soft skills ne peuvent s’enraciner que sur une charpente solide de savoirs. » Pour elle, la pensée exige des fondations techniques, une rigueur intellectuelle, un ancrage. C’est la combinaison entre expertise et capacité de lien qui fera là.
Elle cite deux figures qui l’inspirent profondément. D’abord, le professeur Marc Cavazza, chercheur en IA, rigoureux, méthodique, scientifique. « Mon cerveau ne fonctionne pas comme le sien. Mais chaque fois que je le lis, une idée naît. Il déclenche en moi une créativité incroyable. » Ensuite, Léonard de Vinci. « Le modèle du polymathe. Un artiste qui maîtrisait peinture, sculpture, mathématiques, musique. C’est cette capacité à faire des ponts entre les disciplines qui me fascine. Et qui sera, je pense, la compétence du XXIe siècle. »
Au fond, ce qu’elle défend, c’est une posture. Une manière d’habiter son époque sans la subir. De dialoguer avec les machines sans s’y soumettre. De préserver ce qui fait l’humain. Elle cite Roland Barthes et son concept de punctum : ce détail d’une image qui déclenche une résonance intime. Et conclu : « Un bon livre, ce n’est plus un livre qui m’apprend quelque chose. C’est un livre qui me déplace. »
Son mantra, enfin, pourrait être une boussole : « Regarder ce qui ne se voit pas tout de suite. Aller dans les interstices. »




