Jasmine Moradi : ne plus perdre ses couleurs dans un système qui ne les voit pas
Jasmine Moradi ne raconte pas sa trajectoire en commençant par la Tech, mais par une fuite. À quatre ans, sa mère traverse les montagnes d’Iran avec ses deux filles pour rejoindre la Suède. Réfugiée. Enfant déplacée. Minorité visible et invisible à la fois. Elle grandit ensuite dans un pays réputé pour son égalité et son rationalisme, mais son expérience intime est plus ambivalente. Elle parle d’un choc culturel profond entre une culture persane chaleureuse, expansive, expressive, et une société nordique plus codifiée, plus retenue, plus silencieuse dans ses mécanismes d’exclusion.
Elle utilise une métaphore qui résume son identité : « I was a Persian rainbow cat who came to Sweden and lost her colors. » En Suède, dit-elle, tout est blanc, gris, noir. L’inclusion ne passe pas par le rejet frontal. Elle passe par la non-invitation. L’enfant qui arrive à neuf heures du matin chez une camarade n’est pas invitée à déjeuner ; on lui demande d’attendre dans la chambre. Rien d’agressif. Mais rien d’accueillant. Ce sont ces micro-expériences qui façonnent un rapport aux systèmes.
Ses parents sont hautement éduqués, mais ne trouvent pas d’emplois à la hauteur de leurs compétences. Elle observe l’injustice. Elle la transforme en moteur. Son motto, « If you tell me no, I will find another way. » Elle décide d’aller dans les meilleures écoles du pays. Communication, design (Berghs School of Communication), puis la Stockholm School of Economics. Elle veut que plus personne ne puisse lui opposer un refus fondé sur le doute. L’excellence devient une armure.
Pourtant, même diplômée des institutions les plus prestigieuses, elle ressent toujours ce décalage. Dans les entreprises suédoises où elle travaille, elle est souvent la seule non-Suédoise parmi des dizaines de collaborateurs. Lorsqu’on lui dit « you are one of us », elle ne l’entend pas comme une victoire. Elle entend : tu es acceptée parce que tu es devenue comme nous, or elle ne veut pas devenir grise.
Créer des espaces quand on n’est pas invitée
Elle bifurque vers l’événementiel pendant quinze ans. Elle organise, connecte, rassemble. Elle parle de cette période comme d’une thérapie. Si la société suédoise n’invite pas spontanément, elle créera des lieux d’invitation. Elle développe des événements à grande échelle, négocie des partenariats, construit des marques. Cette phase entrepreneuriale lui donne une compréhension concrète des dynamiques de pouvoir, des réseaux et de la reconnaissance sociale.
Le pivot décisif survient lorsqu’elle rédige un mémoire sur le pouvoir de la musique en point de vente. Spotify Business/Soundtrack Your Brand la recrute pour diriger la recherche mondiale sur l’impact émotionnel de la musique en magasin. Elle entre alors pleinement dans la MusicTech et la science comportementale appliquée. Elle mène des études relayées internationalement, travaille sur la relation entre stimuli sensoriels et comportement d’achat, et découvre une convergence qui lui ressemble : science, technologie, musique et stratégie. Elle pense avoir trouvé son équilibre.
Quand le discours inclusif ne résiste pas à la slide stratégique
Dans un programme d’accélération suédois, elle découvre un autre mécanisme : les équipes fondatrices se constituent majoritairement entre hommes, le capital circule par affinité, et la conformité stratégique est implicitement exigée. Puis elle rejoint une startup MusicTech en hypercroissance, promettant équité pour les artistes et diversité dans la Tech. Le rêve est séduisant et les moyens sont considérables. L’entreprise passe de 50 à 800 employés en un an.
Deux semaines après son arrivée, une présentation stratégique expose l’équipe dirigeante future : une femme parmi 30 hommes. Elle lève la main et rappelle les engagements DEIB (Diversité, Équité, Inclusion, Sentiment d’appartenance) affichés lors du recrutement. Elle ouvre ce qu’elle appelle une « Pandora’s box ». Quatre mois plus tard, elle reçoit un message : elle ne fait plus partie de l’équipe. Le signal interne est clair. Parler a un coût.
Elle décrit cette période comme sa « révolution iranienne ». Isolement, anxiété, insomnies. Le modèle suédois qu’elle croyait transparent révèle une tension entre discours et pouvoir réel. Les comités DEIB existent tant qu’ils ne remettent pas en cause la gouvernance.
Queens of Tech : faire de l’expérience individuelle une démonstration collective
Un dirigeant lui avait dit un jour, pour justifier l’absence de femmes : « I haven’t found them yet. » Sa réponse ne sera pas une tribune, mais une démonstration empirique. Elle décide d’interviewer 100 femmes dans la Tech, à travers le monde. Même structure d’entretien, mêmes questions, même méthode. Elle cherche les constantes comportementales, pas seulement les anecdotes.
Elle découvre que les différences culturelles existent — notamment sur la maternité aux États-Unis ou au Royaume-Uni — mais que sur le financement et l’accès au pouvoir, les invariants dominent. Les réseaux masculins fonctionnent par cooptation. Les hommes choisissent des hommes. Les entrepreneures doivent démontrer davantage, avec moins de capital initial.
Le témoignage de Carolina Farberger, ancien CEO ayant transitionné, agit comme une preuve vivante. Avant sa transition, il pouvait improviser. Après, elle doit calibrer chaque mot. Même expérience, même compétence, perception radicalement différente.
Jasmine en tire une métaphore simple et redoutable : le système ressemble à un meuble IKEA. Les hommes reçoivent les instructions et les pièces. Les femmes reçoivent les instructions, mais pas les pièces. On leur demande de continuer à apprendre, à attendre, à se préparer. Pendant ce temps, d’autres construisent.
Réseaux masculins, solitude féminine
Son analyse va plus loin. Elle observe la puissance des réseaux masculins, leur solidarité instinctive. Elle évoque une scène de Top Gun où les hommes se mobilisent immédiatement pour sauver l’un des leurs. Elle y voit une métaphore comportementale : une logique de corps, de loyauté, de « boys club » qui structure inconsciemment les décisions de pouvoir et de financement.
Le paradoxe est brutal. Contester le système expose à l’exclusion. Se taire le perpétue. Beaucoup des femmes qu’elle a interviewées continuent pourtant à avancer, à lever des fonds, à créer. Le « wow » n’est pas un événement spectaculaire, dit-elle. C’est leur persistance dans un système qui n’a pas été construit pour elles.
Mais cette persistance a un coût. Trois ans de podcast mené seule. Recherche des intervenantes, interviews, montage, diffusion, analyse. Puis installation en France, nouveau poste dans une société de la Travel Tech, parcours de FIV, soutien entrepreneurial à son conjoint. L’énergie n’est plus infinie.
Transformer ou s’épuiser ?
Aujourd’hui, Jasmine Moradi est à un carrefour. Transformer son corpus en livre ? En recherche académique ? Concevoir un outil d’IA facilitant l’accès au financement pour les femmes ? Ou concentrer son énergie sur son nouveau rôle dans la Travel Tech en France ?
Son fil rouge reste intact : comprendre les systèmes pour ne pas s’y dissoudre. Elle ne cherche pas à devenir « one of them ». Elle cherche à questionner les règles implicites. Son parcours dépasse la question du genre. Il interroge la conception même de nos écosystèmes technologiques européens. Qui décide ? Qui finance ? Qui est perçu comme légitime ? Quels biais comportementaux structurent encore nos choix stratégiques ?
Quand on lui demande ses sources d’inspiration, elle ne cite pas de modèle unique mais un mouvement collectif : toutes les femmes qui tentent d’exister dans un système qui ne les a pas intégrées à son architecture initiale ; son imaginaire d’enfance reste pourtant marqué par Pippi Longstocking, personnage créé par Astrid Lindgren, symbole scandinave d’indépendance et de non-conformité, qui revendique le droit d’être soi sans se plier aux normes dominantes. Son podcast favori est Diary of a CEO.
La petite fille arc-en-ciel n’a pas disparu. Elle a appris à analyser les structures qui neutralisent les couleurs. La question demeure ouverte : les systèmes qu’elle observe sont-ils prêts à évoluer, ou continueront-ils à inviter à condition de se fondre dans le gris ?




