Le mardi 10 février, au Novotel Monte-Carlo, le Monaco Economic Board (MEB) accueillait une conférence consacrée aux risques pays et aux opportunités pour les entreprises, animée par Jean‑Christophe Caffet, économiste en chef de Coface.
Un exercice attendu. Et, cette année, singulièrement éclairant.
Dès l’ouverture, le ton est donné : les prévisions de croissance mondiale formulées un an plus tôt se sont révélées justes. La croissance mondiale a atteint 2,8 % en 2025, contre 2,7 % anticipés. Un détail en apparence, mais un signal fort dans un monde traversé par des chocs politiques, géopolitiques et économiques successifs.
Pour autant, cette stabilité statistique ne doit pas masquer la réalité sous-jacente. L’économie mondiale avance au milieu des tempêtes, sans que l’on sache encore si elle se trouve dans l’œil du cyclone ou à la veille de nouvelles turbulences.
Un monde plus incertain, durablement
L’un des fils conducteurs de l’intervention repose sur une observation structurante : le niveau d’incertitude globale ne revient jamais à son niveau antérieur. Crise après crise, le monde franchit des paliers successifs d’illisibilité économique.
Les indicateurs d’incertitude, bien qu’en repli par rapport aux pics observés lors des annonces tarifaires américaines du printemps dernier restent anormalement élevés.
Ce phénomène n’est pas conjoncturel. Il est structurel. Chaque choc — crise financière, pandémie, guerre, tensions commerciales — ajoute une strate supplémentaire à un environnement déjà complexe. Résultat : un monde plus difficile à lire, à anticiper, et donc à assurer.
Dans ce contexte, Jean-Christophe Caffet invite à conserver quelques convictions fortes, faute de certitudes absolues.
Non, la mondialisation n’est pas morte
Première conviction : la mondialisation n’a pas disparu. Elle s’est transformée. Les discours annonçant une « démondialisation » sont, selon lui, largement excessifs. Les flux commerciaux mondiaux restent élevés. La part des échanges de biens et services dans le PIB mondial demeure historiquement haute.
Ce qui a changé, en revanche, c’est la géographie et la logique des échanges. Le monde n’échange plus de la même manière. Il s’est fragmenté.
Les échanges Interblocs géopolitiques — entre pays alignés sur les États-Unis et pays proches de la Chine — ont considérablement reculé depuis 2022. À l’inverse, le commerce intrabloc se maintient, tandis que celui avec des pays « connecteurs » — Vietnam, Mexique, pays d’Asie du Sud-Est — progresse fortement. Ces pays servent de relais, de zones de contournement, dans un commerce mondialisé désormais politisé.
La mondialisation n’est donc pas arrêtée. Elle est reconfigurée, et surtout instrumentalisée.
De l’efficacité à la sécurité
Autre mutation profonde : la logique des chaînes de valeur.
Pendant des décennies, elles ont été construites selon un objectif principal : le moindre coût. Aujourd’hui, la priorité devient la sécurisation des approvisionnements.
Le passage du just-in-time au just-in-case n’est pas un slogan. Il redessine l’économie mondiale. Cette nouvelle mondialisation est moins désinflationniste, moins favorable à la croissance, mais jugée plus résiliente face aux chocs.
Conséquence directe : un changement de régime macroéconomique, notamment pour les politiques monétaires. L’inflation structurelle pourrait durablement se situer au-dessus des 2 %, même hors chocs exceptionnels.
Transition énergétique : une dynamique irréversible
Sur le terrain énergétique, Jean-Christophe Caffet se montre catégorique : la transition énergétique n’est pas un effet de mode.
Elle se poursuit, non par idéologie, mais parce qu’elle est économiquement rentable.
Le coût complet de production de l’électricité renouvelable — solaire, éolien, offshore — est désormais inférieur à celui des énergies fossiles, même dans des pays où le gaz reste bon marché. Cette compétitivité explique l’ampleur des investissements en cours, y compris chez les grands acteurs historiques de l’énergie.
L’Europe, comme la Chine, reste structurellement dépendante des importations d’hydrocarbures. Cette dépendance renforce l’enjeu stratégique des énergies décarbonées, au-delà des débats politiques conjoncturels.
Politique commerciale américaine : derrière le bruit, les faits
La séquence américaine occupe une place centrale dans l’analyse.
Contrairement à une idée largement répandue, les droits de douane américains ne sont pas appliqués à la hauteur des annonces initiales. Le taux effectif moyen est aujourd’hui estimé autour de 17 à 18 %, loin des 36 % atteints après le « Liberation Day ».
Surtout, l’économiste démonte un mythe tenace : les exportateurs étrangers ne supportent pas majoritairement le coût des tarifs.
Les données montrent que, dans de nombreux secteurs, ce sont les consommateurs américains qui absorbent la hausse des prix, notamment lorsque les biens importés ne sont pas substituables par une production domestique.
Les cas analysés – boissons, équipements électroniques — illustrent une réalité hétérogène, mais une tendance claire : les tarifs alimentent l’inflation intérieure américaine.
Inflation : deux trajectoires, deux mondes
L’écart entre les États-Unis et l’Europe se creuse.
Aux États-Unis, l’inflation reste soutenue par les droits de douane, la demande intérieure et désormais la pression énergétique liée aux data centers. En Europe, au contraire, les prix de l’énergie reculent et les biens manufacturés restent soumis à une forte pression déflationniste, en grande partie importée de Chine.
Cette divergence complique la tâche des banques centrales. Le cycle d’assouplissement monétaire engagé depuis 18 mois touche probablement à sa fin, sans que les déséquilibres structurels aient disparu.
Chine : la grande inquiétude
C’est sans doute sur la Chine que le diagnostic est le plus préoccupant.
Loin de rééquilibrer son modèle vers la consommation, l’économie chinoise accentue ses surcapacités industrielles, notamment dans les secteurs stratégiques : véhicules électriques, batteries, équipements énergétiques.
Résultat : un excédent commercial massif, une pression déflationniste exportée vers l’Europe, et une perte accélérée de compétitivité pour les industriels européens, déjà fragilisés par la crise énergétique.
Le différentiel de coûts de production entre l’Europe et la Chine s’est creusé de 30 à 40 points en quelques années. Une situation que Coface observe directement à travers la dégradation des marges et des chiffres d’affaires de ses clients industriels.
Entreprises : un risque de défaillances durable
Sans surprise, les défaillances d’entreprises repartent à la hausse, notamment aux États-Unis, où elles atteignent des niveaux inédits depuis quinze ans. En Europe et en Asie, la tendance est également orientée à la hausse, dans un contexte de marges comprimées et de conditions financières plus strictes.
Quelques zones résistent mieux : Europe de l’Est, pays nordiques, certaines économies africaines. Mais le tableau global reste contrasté.
Et l’intelligence artificielle ?
Interrogé en fin de conférence, Jean-Christophe Caffet livre une analyse nuancée.
Oui, les investissements massifs, les valorisations élevées et la consanguinité du secteur font craindre une bulle partielle. Une consolidation est inévitable. Mais non, un éventuel éclatement ne remettrait pas en cause la trajectoire de fond de l’IA, pas plus que l’éclatement de la bulle internet n’a remis en cause le numérique.
L’innovation avance toujours par excès, puis par sélection.
Une lucidité nécessaire
Au terme de cette conférence dense, un message domine : le monde n’est pas en crise permanente, mais en instabilité permanente.
Pour les entreprises, la clé n’est plus la prévision parfaite, mais la capacité d’adaptation, la lecture fine des risques pays et la compréhension des nouvelles logiques de mondialisation.
Dans un environnement fragmenté, politisé et volatil, la lucidité économique devient un avantage compétitif à part entière.





