Le 18 mai 2026, au Maybourne Riviera, Rothschild & Co Monaco a réuni un public attentif autour d’une conférence rare. C’était une soirée suspendue entre mer et ciel, presque en écho au blanc infini de l’Antarctique. Le décor semblait prolonger le récit. Face à la Méditerranée, Matthieu Tordeur, explorateur membre de la Société des Explorateurs Français, et Dr Heïdi Sevestre, glaciologue reconnue internationalement, sont venus raconter une expédition hors norme : Under Antarctica.
Pendant 80 jours, ils ont traversé l’Antarctique en autonomie, en kiteski, sur près de 4 000 kilomètres. Derrière eux, ils avaient deux pulkas chargées de matériel scientifique, de survie, de nourriture, de batteries, de panneaux solaires, de voiles et d’équipements de mesure. Sous leurs pieds, ils avaient plusieurs kilomètres de glace. Autour d’eux, ils avaient le vide, le froid, le vent, les sastrugi, ces crêtes de neige durcies comme du béton, et l’immensité d’un continent qui demeure l’un des derniers espaces réellement extrêmes de la planète.
Dès les premiers mots, la conférence a posé son cadre. Cette expédition n’était pas une aventure sportive isolée. Elle s’inscrivait dans une histoire scientifique, climatique et humaine. Rothschild & Co a rappelé que le soutien aux explorations polaires s’inscrit dans une tradition ancienne. En 1908 déjà, la famille Rothschild avait soutenu le commandant Charcot à bord du Pourquoi pas ?. Plus d’un siècle plus tard, l’engagement se prolonge dans un contexte radicalement différent : celui du changement climatique, de la fragilisation de la cryosphère et de la nécessité de produire des données scientifiques accessibles à la communauté internationale. Under Antarctica repose sur une idée forte : unir aventure, science et pédagogie. Ces trois dimensions donnent ensemble à l’expédition une portée particulière. L’aventure permet de franchir des espaces inaccessibles. La science permet de transformer l’exploit en connaissance. La pédagogie permet de transmettre cette connaissance à la jeunesse.
Le chiffre est frappant : 300 000 enfants, dans plus de 40 pays, ont suivi l’expédition grâce au programme pédagogique porté avec Témoins Polaires. Chaque semaine, des cahiers éducatifs, des visioconférences et des contenus adaptés leur ont permis de comprendre les enjeux scientifiques, climatiques et humains de cette traversée. Dans un monde où l’éco-anxiété touche de nombreux jeunes, ce choix pédagogique est essentiel. Au-delà de la fragilité de la planète, cette initiative mettait en lumière des femmes et des hommes engagés sur le terrain pour observer, mesurer, comprendre, expliquer et transmettre les réalités du changement climatique. L’Antarctique, dans le récit de Heïdi Sevestre et Matthieu Tordeur, n’apparaît jamais comme un simple décor. Il est un acteur central. C’est un continent de tous les superlatifs. Vingt-cinq fois la France. C’est le continent le plus haut en altitude moyenne : le plus froid, le plus venteux, un territoire presque entièrement recouvert de glace.
Un espace gouverné par un traité international qui le consacre à la paix et à la science.
Ce point est fondamental. À l’heure où les tensions géopolitiques redessinent les rapports de force autour des ressources naturelles, l’Antarctique demeure un cas unique. Un continent préservé, du moins juridiquement, des logiques d’appropriation classique. Heïdi Sevestre l’a rappelé avec force : si le traité de l’Antarctique était renégocié aujourd’hui, rien ne garantit qu’un tel consensus serait encore possible. L’enjeu scientifique de l’expédition portait sur la calotte polaire antarctique. Cette masse glacée contient suffisamment d’eau pour faire monter le niveau des mers d’environ 58 mètres si elle fondait entièrement. Cette hypothèse n’est pas celle du présent immédiat, mais elle donne l’ordre de grandeur du phénomène. Elle rappelle aussi que ce qui se passe à 16 000 kilomètres de Monaco concerne directement les littoraux méditerranéens, les villes côtières, les ports, les territoires insulaires et les générations futures.
La glace est une mémoire. Elle conserve les traces du climat passé.
Chaque couche de neige accumulée, compressée, transformée en glace, raconte une partie de l’histoire atmosphérique de la Terre. Plus on descend en profondeur, plus on remonte le temps. Comprendre la structure de cette glace, son épaisseur, ses transitions, ses variations, c’est mieux anticiper la réaction de l’Antarctique au réchauffement climatique. Pour cela, les deux explorateurs ont embarqué deux radars. L’un, petit et compact, intégré à la pulka de Heïdi Sevestre, permettait d’étudier les premières dizaines de mètres, entre neige de surface et glace plus profonde. L’autre, beaucoup plus long, atteignait 100 mètres une fois déployé. Il permettait d’aller chercher des données à plusieurs kilomètres de profondeur. Mais sur le terrain, la science n’a rien d’abstrait. Elle pèse, elle ralentit, elle casse. Elle oblige à déployer, réparer, recharger, protéger. Elle transforme chaque journée en arbitrage permanent entre progression, sécurité et collecte de données.
C’est là l’une des grandes forces du récit. La conférence n’a jamais idéalisé l’expédition.
Les deux intervenants ont parlé de beauté, mais aussi de peur. De joie, mais aussi de fatigue. De courage, mais aussi de vulnérabilité. Ils ont raconté les pulkas de près de 200 kilos, la neige abrasive, les vents contraires, les longues heures nécessaires pour monter et démonter le camp. Ils ont du faire fondre la neige, recharger les batteries, réparer les équipements, protéger les radars et préparer les voiles. Le quotidien polaire est une école de lenteur et de rigueur. Rien ne se fait vite, s’habiller prend du temps, manger prend du temps. Dormir demande une organisation précise. L’eau liquide n’existe pas. Elle doit être produite à partir de neige fondue. Le combustible est limité. L’hygiène devient minimale. Les repas se composent principalement de plats lyophilisés, de nouilles, de rations calibrées pour tenir dans la durée.
Sous la tente, la température peut descendre à moins 28 degrés. Les matelas se percent. Les batteries se vident. Les vêtements se superposent. Les lingettes doivent être gardées au chaud pour ne pas geler. Le corps devient un instrument de mesure permanent. Une joue mal protégée peut se transformer en gelure. Un doigt exposé trop longtemps peut devenir une urgence. La concentration ne se relâche jamais. Le danger majeur n’est pas toujours spectaculaire. Il peut naître d’un détail. Une fixation qui ne fonctionne plus. Une corde mal tendue, une pulka fissurée. Une voile trop grande pour un vent qui forcit. Une crevasse invisible sous un pont de neige. Une perte de visibilité dans un whiteout. Dans ces conditions, la peur n’est pas un signe de faiblesse. Elle devient une information. Heïdi Sevestre l’a formulé avec justesse : dans les régions polaires, l’expérience développe une forme de sixième sens. La peur, lorsqu’elle n’est pas paralysante, peut protéger.
Les sastrugi ont occupé une place majeure dans le récit.
Ces crêtes de neige, sculptées par le vent, transforment la surface en mer gelée. Leur beauté visuelle contraste avec leur violence physique. Pour des explorateurs tractés par des kites et tirant des pulkas lourdes, elles deviennent un obstacle permanent. Les traîneaux se bloquent, les corps sont projetés, les radars se coincent. Matthieu Tordeur a raconté son expérience quand il s’est retrouvé soulevé à 7 mètres de hauteur lorsque son système s’est brusquement tendu. L’image est saisissante. Elle dit la puissance du vent, mais aussi la fragilité humaine dans ces milieux. Le Pôle Sud d’inaccessibilité a marqué une première étape symbolique. Ce point, parmi les plus éloignés de toute côte antarctique, reste l’un des lieux les plus extrêmes de la planète. À 3 707 mètres d’altitude, dans une atmosphère raréfiée, avec des températures ressenties pouvant descendre autour de moins 50 degrés, il représente une forme d’absolu géographique. La présence du buste de Lénine, vestige d’une ancienne base soviétique engloutie sous la neige, ajoute une dimension historique presque irréelle. L’Antarctique, ici, devient à la fois archive climatique, archive géopolitique et terrain scientifique. Mais l’expédition ne s’est pas arrêtée à ce point. Ils devaient continuer vers le Pôle Sud géographique. Là encore, les deux intervenants ont décrit une progression faite de contrastes. Des journées rapides, parfois grisantes. Des journées immobiles, faute de vent. Des jours blancs, où ciel et sol se confondent. Des moments d’euphorie, comme Noël, célébré sous la tente avec quelques cadeaux soigneusement préparés. Des moments de tension, comme lorsque la pulka de Heïdi Sevestre s’est fissurée, laissant entrer la neige et compromettant la progression. Le passage au Pôle Sud géographique a été un moment de bascule. Après plus de deux mois d’isolement, retrouver des humains, une base scientifique, une table, une chaise, des toilettes chauffées, un repas chaud, devient une expérience presque bouleversante. Le récit des gateaux offerts par la cuisinière de la base américaine donne à cette arrivée une dimension profondément humaine. Après le froid, la violence du vent et l’austérité de la glace, un simple gâteau chaud devient un signe de civilisation.
La dernière partie de l’expédition, vers Union Glacier, n’a pas été plus simple. Les vents ont parfois permis des vitesses impressionnantes, jusqu’à plus de 50 km/h. Mais à cette vitesse, avec des pulkas, des sastrugi et du matériel scientifique, l’excitation se mêle au danger. La chaîne transantarctique est apparue à l’horizon comme une promesse de sortie. Puis, à quelques kilomètres de l’arrivée, le vent est tombé. L’Antarctique refusait de livrer sa conclusion trop facilement. Les derniers kilomètres ont dû être arrachés.
Le 21 janvier, après 80 jours d’expédition, Heïdi Sevestre et Matthieu Tordeur ont atteint Union Glacier. Ils avaient traversé l’Antarctique, collecté des milliers de kilomètres de données radar, embarqué des centaines de milliers d’enfants dans leur aventure. Ils ont ainsi démontré qu’une science de terrain, plus légère, plus sobre, plus agile, pouvait ouvrir de nouvelles perspectives. L’expédition ne prétend pas remplacer les grandes campagnes scientifiques classiques, souvent conduites avec des moyens lourds. Mais elle pose une question essentielle : peut-on imaginer des formes complémentaires de science polaire, moins carbonées, moins coûteuses, plus mobiles, capables d’atteindre des zones peu étudiées ? Heïdi Sevestre souhaite désormais travailler sur cette méthodologie, comparer les empreintes carbone, analyser la qualité des données et montrer à la communauté scientifique ce que le kiteski peut apporter à la recherche. Les résultats scientifiques prendront du temps. Deux à trois ans, peut-être, avant des publications consolidées. C’est le rythme normal de la science. Les données doivent être vérifiées, nettoyées, croisées, interprétées. Le petit radar permettra notamment d’étudier l’accumulation de neige à l’intérieur du continent. Une question clé se pose : cette accumulation peut-elle compenser, même partiellement, les pertes de glace observées sur les marges de l’Antarctique, là où l’océan se réchauffe ? Le radar profond, lui, intéresse des équipes britanniques et écossaises pour cartographier l’épaisseur de la calotte et remonter dans l’histoire climatique.
Au-delà des résultats futurs, la conférence a déjà livré une leçon majeure : l’Antarctique n’est pas loin. Il est physiquement éloigné, mais climatiquement proche. Ses transformations résonnent jusqu’aux littoraux européens. Sa glace conditionne une partie de notre avenir. Sa préservation dépend de décisions prises ici, dans nos économies, nos entreprises, nos politiques énergétiques, nos usages quotidiens. La conférence a aussi porté un message d’espoir. Non pas un espoir naïf, mais un espoir actif. Heïdi Sevestre l’a rappelé avec clarté : la science connaît la cause du changement climatique. Chaque kilo de CO₂ émis a un impact sur la glace. Les solutions existent. La sobriété dans l’usage des énergies fossiles, le développement des énergies renouvelables, l’engagement des citoyens, des élus, des entreprises et des scientifiques peuvent infléchir les trajectoires.
Matthieu Tordeur a ajouté une idée essentielle, empruntée à Jean-Louis Étienne : être actif sur sa zone d’influence. Cette formule résume peut-être l’esprit de la soirée. Tous ne traverseront pas l’Antarctique. Tous ne deviendront pas glaciologues. Mais chacun dispose d’un espace d’action. Une entreprise peut financer la science. Une école peut transmettre. Un chercheur peut mesurer. Un journaliste peut raconter. Un enfant peut poser une question. Un citoyen peut modifier ses choix. Une institution peut soutenir un projet qui dépasse l’intérêt immédiat.
C’est pourquoi cette conférence organisée par Rothschild & Co Monaco n’a pas été seulement le récit d’un exploit. Elle a été une méditation sur la responsabilité. Responsabilité envers la science, qui a besoin de moyens. Responsabilité envers la jeunesse, qui a besoin de comprendre sans être écrasée par l’angoisse. Responsabilité envers la planète, dont les zones les plus lointaines révèlent parfois nos dépendances les plus directes. Les intervenants ont été lumineux parce qu’ils n’ont jamais séparé la connaissance de l’émotion. Passionnants, parce qu’ils ont rendu intelligible une science complexe. Passionnés parce qu’ils ont parlé de l’Antarctique non comme d’un territoire abstrait, mais comme d’un monde vivant, fragile, puissant, exigeant. Leur récit a montré que l’aventure, lorsqu’elle est mise au service d’une cause plus grande qu’elle-même, peut redevenir un formidable outil de compréhension.
Under Antarctica laisse une image forte : deux silhouettes minuscules sur une immensité blanche, tirant derrière elles des radars, des vivres, des voiles, mais aussi une question collective. Que voulons-nous préserver ? Et jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour mieux comprendre ce que nous risquons de perdre ? Cette question, au fond, ne concerne pas seulement les pôles. Elle nous concerne tous.




