Yasmina Salmandjee : ingénieure, autrice de best-sellers, passeuse de l’IA générative
Propos recueillis par Pascale Caron
« Les larmes du cœur se noient dans la sueur du front. » Cette phrase, Yasmina Salmandjee l’a écrite pour elle-même, comme un mantra. Elle clôt notre échange. Mais elle en dit long sur le fil invisible d’un parcours qui traverse les vagues technologiques, les fractures sociales, les reconversions brutales, et les résurrections à répétition. De Polytech Paris-Saclay, à l’édition technique, du tourisme de luxe à l’entrepreneuriat numérique, du yoga aux missions IA, son récit compose une forme rare de résilience active : créer, traduire, transmettre, quoi qu’il en coûte.
Née en 1977, bonne élève au lycée, elle est orientée vers les sciences par un système scolaire qui valorise les performances plus que les préférences. « J’étais plutôt attirée par les langues et les lettres, mais tu connais le système français… quand tu t’en sors bien, on te pousse vers les filières scientifiques. » Le goût des récits ne l’a jamais quittée, même lorsqu’elle décroche en 1995 le Prix de la vocation technique et scientifique des femmes avec un projet artistique. Elle découvre alors la toute jeune école d’ingénieurs de Paris-Saclay : « Ils avaient un argument imparable : l’accès Internet 24/24. »
Elle entre dans l’informatique par défaut, portée par le besoin d’indépendance : « Mon rêve, c’était de faire du cinéma, mais mes parents ont refusé m’aider. Je devais me débrouiller. » La formation est exigeante. Elle persiste, sans adhésion profonde : « J’ai très vite déchanté… mais je suis têtue. Je voulais terminer, avoir mon diplôme, et partir. » Très tôt, elle expérimente une double violence : celle du genre et celle de l’origine. « On était cinq filles dans la promotion sur trente. Deux n’ont pas trouvé de stages. Une autre et moi. » Ce premier échec structure la suite. « J’ai compris que ça allait être plus compliqué pour moi. »
Elle compense par l’initiative. En parallèle de ses études, et pour payer son loyer, elle envoie huit lettres à des maisons d’édition pour proposer ses services de traduction de livres d’informatique. Cinq réponses positives. Elle commence à traduire ouvrage sur ouvrage, de l’anglais vers le français, pendant les week-ends et les vacances. C’est le premier modèle : l’indépendance par la compétence. Après son diplôme, elle entre chez Abalone Games pour développer une version en ligne du célèbre jeu Abalone. Très bien classée dans sa promotion, prix du mémoire de fin d’études (sur l’informatique au service du handicap), elle se retrouve payée 30 % de moins que ses camarades masculins. Un jour, son patron lui demande de taper un texte : « Je suis chef de projet », proteste-t-elle. Réponse : « Tu tapes plus vite. » Elle claque la porte. Et bascule vers l’écriture.
Sans réseau, sans plan de carrière, elle devient autrice pour les Éditions First. Elle assume ce choix à contre-courant. Pas de statut salarié, pas de congés, pas de sécurité, mais la liberté. Celle-ci lui permet d’explorer d’autres voies : création d’une société de speed-dating dès 2000, avant Meetic. « On faisait des soirées dans toute la France, sauf Paris. » Elle apparaît même dans un épisode de la série Un gars, une fille, dédié au speed-dating. Puis, nouveau départ : tour du monde, rêve d’Argentine, et retour.
Elle se reconvertit dans le tourisme, suit un master de luxe à Marne-la-Vallée, devient chef de produit pour les tours du monde. En parallèle, elle inspecte incognito les hôtels de prestige : « Auditrice mystère. Le rêve. » Mais lorsqu’elle tombe enceinte en 2008, elle est immédiatement placardisée. De nouveau, elle reprend le fil de l’écriture. Elle n’a jamais cessé. Elle vend des applications sur l’App Store : « Recettes, bien-être, sport, jeux… et aussi des livres-CD jeunesse, transformés en applis. »
En 2015 une série de fractures — personnelles, sociales, politiques — se conjuguent. Elle quitte son conjoint. Elle découvre une scène qui la choque : les attentats de Charlie Hebdo. « Je ne veux pas continuer comme ça. Peut-être, mourir demain en faisant quelque chose que je n’aime pas. ». Elle publie un livre avec Jérôme Colombain (France Info), devient chroniqueuse radio l’été. Elle connaît bien les écosystèmes politiques et médiatiques. Elle se reconvertit comme prof de yoga. Se forme aussi à l’écriture de scénario. Par un concours de circonstances, elle se rapproche de l’équipe d’« En Marche », alors en gestation. « Ils m’ont proposé de les rejoindre. On m’a dit que mon caractère ne passerait pas dans la cellule Tech. J’ai dit : pas grave. Je suis devenue bénévole, au départ en tant que prof de yoga. » Elle donne ses cours à l’équipe participe aux évènements et cuisine, aussi, parfois. On la surnomme « l’ambianceuse » du mouvement.
Cette visibilité lui colle à la peau. « Aujourd’hui, ça me porte parfois préjudice. Les gens googlent “En Marche” et ferment la porte. » Elle quitte la politique, en silence. Puis plonge. Agression, dépression, complications familiales. « J’ai étudié la question de près, je ne suis pas passée à l’acte, mais j’ai touché le fond. »
Sa reconstruction passe par un exil : les Canaries, puis Gand (Belgique), puis retour à Paris. « Je suis rentrée avec deux valises. À 44 ans, chez mes parents, dans ma chambre d’ado. » Et c’est là, à l’hiver 2022, qu’un nouveau sujet la saisit : ChatGPT. « J’ai tout de suite compris qu’il se passait quelque chose. » Elle se forme en autonomie, tous les jours. Envoie une note à son éditeur. Propose d’écrire ChatGPT pour les Nuls. Il hésite puis il accepte. Elle l’écrit en trois semaines. Le livre sort et il devient numéro 1 sur Amazon. « C’est mon troisième vrai best-seller en presque 30 ans. »
En parallèle, elle est recrutée comme « prompt engineer » dans une grosse entreprise à Sophia-Antipolis. « Une boîte d’astrologie et de voyance. Je ne savais pas qu’ils m’avaient fait venir pour virer des gens. On me regardait comme la Parisienne arrogante. » L’expérience tourne court. Elle part au bout de quelques mois, mais reste sur la Côte. Et enchaîne les missions ponctuelles : chez Palazzo, startup IA de Venus Williams ; Aivancity, en tant qu’enseignante. Elle continue à écrire. Six à sept livres par an. L’art du prompt pour les Nuls, Premier pas avec l’IA… Des formats pédagogiques, mais qui visent une autonomie réelle : « J’ai conçu le dernier pour les seniors, avec usage mobile, vraiment concret. »
Elle donne aussi des conférences, pour des associations, des institutions, et pour Nathan, produit du contenu pour Gloria (diversité, inclusion, LGBT), enseigne à la TIHS Business School. Un modèle économique éclaté, mais autonome. Elle ne se plaint pas : « Je ne suis pas dépensière. » Mais elle cherche un logement pérenne. « Mon propriétaire vend, je dois partir. » Elle envisage Cannes, peut-être un retour à la politique locale.
Quand on lui demande son livre récent préféré, elle évoque le dernier à paraître, Premier pas avec l’IA (Editions First) : « Le premier qui parle vraiment aux débutants, aux seniors, à ceux qui n’ont même pas d’ordi. » Quand on l’interroge sur ses modèles, à la question « quelles sont les personnes qui t’ont inspirée dans la carrière ? » Elle évoque notamment son amitié avec Cédric Villani, qu’elle décrit comme un soutien fidèle dans ses projets personnels, en particulier celui d’un long métrage. « Un jour où j’étais démotivée, il m’a dit : “Tu vas y arriver. Si Emmanuel Macron a réussi à se faire élire, tout est possible.” »
Elle revendique un statut d’indépendante. De survivante aussi. Son seul roman, autoédité, PRISMA, traduit en quatre langues, existe uniquement au format papier. « Je ne veux pas que l’IA l’ingurgite sans mon accord. » Elle cite un outil universitaire qui lui a permis de découvrir que ChatGPT pour les Nuls a été ingéré par les modèles, sans notification ni rémunération.
« J’écris. J’enseigne. Je transmets. Mais je suis lucide. Je suis une passeuse. Rien d’autre. » C’est cette lucidité, brute et désenchantée, qui fait la cohérence de son itinéraire. On pourrait y voir un parcours « discontinu ». Il faut y lire une capacité rare à capter le bon moment et à parler juste quand la technologie déborde tous les repères.




