Le 5 mars, dans le cadre élégant de l’Anantara Plaza à Nice, l’association FEM’IMMO recevait l’autrice et conférencière Florence Servan-Schreiber. Elle nous a offert une conférence passionnante consacrée à l’audace, à l’occasion de la sortie de son livre Chiche ! Tentons l’audace. Pendant près de deux heures, Florence Servan-Schreiber a fait de l’audace non pas une injonction, mais une exploration, mêlant psychologie positive, philosophie, récits personnels et expériences partagées avec le public.
Dès les premières minutes, elle pose une définition qui sert de fil conducteur à toute la soirée : « L’audace est une action, ça n’est pas un état d’esprit, mais c’est vraiment une accumulation d’actions. » La formule est simple, mais décisive. Elle permet de sortir immédiatement d’une vision romantique de l’audace. Dans l’imaginaire collectif, l’audace est souvent associée à des personnalités exceptionnelles, à des entrepreneurs visionnaires ou à des figures héroïques. Florence Servan-Schreiber renverse cette perspective. L’audace n’est pas une qualité réservée à quelques individus. Elle se construit dans la répétition de décisions ordinaires, dans ces moments où l’on choisit d’agir malgré l’incertitude.
Pour comprendre cette approche, il faut revenir à son travail sur la psychologie positive. Ce champ de recherche scientifique, né à la fin du XXᵉ siècle, s’intéresse aux conditions du bien-être et de l’épanouissement humain. Florence Servan-Schreiber prend soin d’en rappeler la distinction fondamentale : « Il ne s’agit pas de la pensée positive, mais d’un univers de recherche où l’on étudie les comportements, les personnalités et les organisations qui fonctionnent. » Autrement dit, il ne s’agit pas de nier les difficultés ou de proposer un optimisme artificiel. L’enjeu est d’observer ce qui permet aux individus de se développer, de progresser et de donner du sens à leurs trajectoires.
Mais cette conférence sur l’audace n’est pas née d’une curiosité académique. Elle prend racine dans une période personnelle difficile. L’autrice raconte que l’idée du livre a émergé après la pandémie, dans un moment marqué par le décès de son père et par un sentiment de désorientation profonde. « Franchement, je n’étais pas en bon état », confie-t-elle au public. Une conférence lui est pourtant proposée. Elle accepte sans savoir encore ce qu’elle dira. C’est alors qu’intervient une petite voix intérieure qui lui murmure simplement : « Tu dis oui, tu verras bien. »
Cette scène inaugure un thème central de la conférence : l’audace ne surgit pas toujours de la force ou de la confiance. Elle peut apparaître dans le doute, dans le vide, dans cet espace où l’on accepte d’avancer sans garantie. Florence Servan-Schreiber nommera plus tard cette voix intérieure « Chiche », une muse imaginaire qui représente cette impulsion vers l’action.
Pour structurer sa réflexion, elle décide de mener sa propre enquête. Faute de recherches scientifiques abondantes sur le sujet, elle interroge sa communauté, discute avec les personnes qu’elle rencontre et recueille près de 400 réponses. Ce matériau lui permet de formuler une synthèse qui résonne immédiatement avec l’expérience du public : « L’audace consiste à bousculer ses habitudes, risquer, agir sans retenue et couper ses élastiques. »
Cette définition révèle plusieurs dimensions importantes. Il y a le risque, bien sûr, mais aussi l’idée de libération. Couper ses élastiques, c’est desserrer ce qui retient : les habitudes, les attentes sociales, les peurs silencieuses qui limitent souvent nos choix.
L’un des moments les plus marquants de la conférence est la distinction entre courage et audace. Les deux notions sont souvent associées, mais Florence Servan-Schreiber insiste sur leur différence fondamentale. Le courage apparaît lorsque la vie impose une épreuve. « C’est quelque chose de nécessaire, ça nous est imposé par la vie », explique-t-elle. Il s’agit de faire face à une situation difficile que l’on n’a pas choisie.
L’audace, au contraire, relève d’un choix. « L’audace a comme particularité d’être complètement auto-infligée. Personne ou rien ne nous oblige à faire l’esprit audacieuse. » Elle est optionnelle, volontaire, parfois instinctive. Là où le courage protège, l’audace ouvre. Elle ne répond pas à une contrainte : elle crée une possibilité.
Cette distinction éclaire aussi une dimension culturelle. Dans l’enquête menée par Florence Servan-Schreiber, plus de la moitié des personnes interrogées se disent courageuses, mais seulement 21 % se déclarent audacieuses. Pourquoi cet écart ? Sa réponse provoque à la fois des rires et des réflexions : « Être audacieuse, c’est comme d’être belle, ça ne se dit pas. »
Dans de nombreuses cultures européennes, affirmer sa propre audace peut sembler prétentieux. On préfère attendre que d’autres nous attribuent cette qualité. Cette observation ouvre une réflexion plus large sur la légitimité, notamment chez les femmes. L’audace est souvent perçue comme une transgression des normes de modestie, alors même qu’elle constitue un moteur essentiel de transformation.
Pour sortir de cette vision restrictive, Florence Servan-Schreiber propose une métaphore particulièrement parlante : celle de la commode. « L’audace, en fait, c’est une commode. Il y a des tiroirs, et votre vie est une commode. » Dans ces tiroirs se trouvent toutes les expériences audacieuses déjà vécues. « On en a sous les ongles, on en a dans les cheveux, on en a sous nos semelles. »
Cette image change profondément la manière de percevoir l’audace. Elle n’est pas une qualité que l’on devrait acquérir un jour. Elle existe déjà dans nos parcours. Il suffit de regarder en arrière pour retrouver ces moments où l’on a osé : quitter un travail, changer de ville, dire non, recommencer ailleurs.
Pour rendre cette idée tangible, la conférencière propose au public plusieurs expériences interactives. Dans l’une d’elles, les participants doivent se regarder en silence pendant trente secondes avant de répondre à une série de questions sur leur partenaire. L’exercice révèle combien nos jugements sont rapides et souvent erronés. « Quand nous rencontrons quelqu’un, nous n’avons aucune idée de ce que vit cette personne », rappelle-t-elle. L’audace consiste aussi à suspendre ces certitudes.
Au fil de la soirée, Florence Servan-Schreiber introduit plusieurs « tiroirs » de l’audace, qu’elle appelle également des « muses ». L’une d’elles est l’inconscience. Elle la définit comme « une confiance totale dans son ignorance ». Beaucoup d’actions audacieuses commencent ainsi : on ne sait pas exactement ce que l’on fait, mais on le fait quand même.
Une autre forme d’audace est le saut dans le vide. Elle évoque alors l’expérience d’un saut en parachute qui s’est terminé par une chute spectaculaire. Le récit est raconté avec humour, mais la conclusion est sérieuse : « Si on n’essaie pas, on ne saura jamais. » L’audace n’est pas une garantie de succès. Elle implique la possibilité de l’erreur.
Florence Servan-Schreiber évoque aussi l’audace de « voir grand ». Cela signifie imaginer quelque chose qui dépasse la réalité immédiate. Elle raconte comment, après avoir retrouvé un rêve d’enfance — devenir actrice comme Julie Andrews —, elle s’est inscrite à un cours de théâtre et a finalement créé un spectacle joué devant 3 000 personnes au Grand Rex. « Je vous souhaite du fond du cœur de réaliser cette envie dont vous rêviez à huit ans », confie-t-elle.
Cette invitation à revisiter les rêves d’enfance s’accompagne d’une phrase qui restera sans doute l’une des plus marquantes de la soirée : « Tout ce qui n’est pas mort est encore vivant. » Autrement dit, certaines aspirations ne disparaissent jamais complètement. Elles peuvent resurgir à tout moment.
La conférence explore également l’audace du contre-courant. Choisir une voie différente de celle attendue par la famille ou la société demande souvent plus de courage que de suivre le chemin tracé. Florence Servan-Schreiber raconte comment, après une période de dépression, elle a ouvert un atelier de couture consacré aux rideaux — une activité inattendue dans une famille d’intellectuels. Cette expérience durera six ans et lui permettra de découvrir « la puissance du c’est moi qui l’ai fait ».
Enfin, elle évoque l’insolence, qu’elle définit comme « une halte aux conventions ». L’insolence n’est pas nécessairement agressive. Elle consiste simplement à suspendre, un instant, les règles implicites qui régissent nos comportements.
Au fil des récits et des échanges, une idée s’impose progressivement : l’audace ne garantit ni la réussite ni la reconnaissance. Elle ne supprime pas la peur. Mais elle permet de remettre du mouvement dans une existence.
Florence Servan-Schreiber rappelle également que l’audace est profondément liée à la condition humaine. Contrairement aux dieux de la mythologie, nous savons que le temps est limité. C’est cette finitude qui donne sa valeur aux choix. « Qu’est-ce qu’on choisit de faire du temps où nous sommes là ? » demande-t-elle.
La soirée organisée par FEMIMO a réuni un public majoritairement féminin, composé d’entrepreneures, de dirigeantes et de professionnelles engagées dans des parcours variés. Dans ce contexte, la réflexion sur l’audace prend une dimension particulière. Elle interroge la manière dont les femmes s’autorisent — ou non — à prendre des initiatives, à se rendre visibles, à sortir des rôles assignés.
Au terme de la conférence, Florence Servan-Schreiber cite Voltaire : « Le succès fut toujours un enfant de l’audace. » Mais elle ajoute aussitôt une nuance essentielle : l’inverse n’est pas toujours vrai. L’audace ne garantit pas le succès. Elle ouvre simplement la possibilité d’une vie plus large.
En quittant l’Anantara Plaza ce 5 mars, il restait surtout une impression : celle d’avoir entendu une réflexion profondément humaine. L’audace n’était plus un concept abstrait ni un slogan inspirant. Elle apparaissait comme une pratique quotidienne, parfois fragile, souvent imparfaite, mais toujours vivante.




