Le 17 avril 2026, pour la journée de la Femme Digitale, j’ai modéré une conférence organisée en partenariat avec MonacoTech et le MWF Institute. En présence de Mme Céline Cottalorda, déléguée interministérielle pour les droits des femmes du gouvernement princier, et de Théo Campana son collaborateur. L’ambition de cette rencontre n’était pas de commenter une tendance technologique de plus, mais de poser une question de fond. Dans un monde où l’intelligence artificielle devient une infrastructure invisible, mais omniprésente, qui détient réellement le pouvoir d’innover… et surtout de décider ?

L’IA comme infrastructure de pouvoir et non comme simple outil technologique

Dès l’ouverture, j’ai volontairement déplacé le débat. L’intelligence artificielle est souvent décrite comme une révolution technique. Or, ce que j’observe à travers mes recherches et les entretiens menés dans le cadre du projet EntrepreneurIA est d’une autre nature. L’IA ne se contente pas d’optimiser des processus existants. Elle transforme les conditions mêmes de la création de valeur. Elle modifie les règles d’entrée dans l’entrepreneuriat, réduit certaines dépendances structurelles et permet à des profils isolés de concevoir, tester et déployer des solutions avec une rapidité inédite. Cette évolution constitue une rupture. Mais elle reste profondément ambivalente.

Démocratisation apparente : une réduction des barrières sans redistribution réelle

Car si l’IA abaisse les barrières, elle ne corrige pas mécaniquement les asymétries. Les chiffres le confirment. Environ 22 % des professionnels de l’intelligence artificielle sont des femmes. Ce déséquilibre n’est pas anecdotique. Il conditionne la manière dont les systèmes sont conçus, entraînés et déployés. Dès lors, la question centrale n’est pas de savoir si les femmes vont utiliser l’IA, mais si elles vont participer à sa construction, à son orientation et à sa gouvernance.

WHAT06 et Tech4Elles : agir sur les mécanismes d’auto-exclusion

Cette interrogation impose de remonter à la racine du problème. Avant même l’entreprise, avant même la formation, se joue une étape décisive : l’orientation. L’intervention de Maeva Cecchi et Laure Gajetti, représentantes de WHAT06, a permis de rendre visible un mécanisme largement documenté, mais encore insuffisamment traité. L’auto-exclusion des jeunes filles des filières technologiques ne résulte pas d’un manque de capacité, mais d’un déficit d’exposition, de projection et d’accompagnement. Leur initiative Tech4Elles s’inscrit dans une logique d’intervention précoce. En connectant des jeunes filles à des marraines issues de la Tech, elle agit directement sur la représentation des possibles. Ce point est essentiel. Dans les dynamiques d’innovation, la légitimité perçue précède souvent la compétence réelle. Toutefois, une question demeure : ces dispositifs, encore localisés, peuvent-ils produire un effet systémique sans transformation parallèle des structures éducatives et économiques ?

Entreprendre avec l’IA : des trajectoires qui révèlent les mutations en cours

Le second temps de la conférence a permis d’ancrer ces réflexions dans des trajectoires entrepreneuriales concrètes. Quatre dirigeantes sont intervenues, chacune incarnant une manière spécifique d’entrer dans la Tech et d’y répondre à des problématiques structurantes.

Avec Legapass, Adélina Prokhorova s’inscrit aujourd’hui dans une transformation beaucoup plus profonde que celle d’un simple service de transmission numérique. Le cœur du modèle s’est progressivement déplacé vers une intégration directe avec les pratiques notariales, dans un contexte où ces dernières sont elles-mêmes en mutation face à la digitalisation des patrimoines.

Ce positionnement prend tout son sens si l’on observe les évolutions récentes de la profession. Les notaires ne sont plus uniquement des officiers publics chargés d’authentifier des actes. Ils deviennent des tiers de confiance dans un environnement où les actifs sont de plus en plus hybrides : biens immobiliers, données numériques, identités digitales, documents dématérialisés. Des dispositifs comme VigiNot illustrent déjà cette évolution, en renforçant les mécanismes de sécurisation et de vérification dans les transactions sensibles.

Avec KLA Digital, Antonella Serine a abordé une question qui devient centrale dans les organisations : la gouvernance des systèmes d’intelligence artificielle. Dans mon analyse des transformations actuelles, ce point apparaît comme un basculement majeur. Les entreprises ont longtemps privilégié la performance des modèles. Elles sont désormais confrontées à une exigence nouvelle : comprendre, documenter et justifier les décisions prises par ces systèmes. L’absence de visibilité en temps réel, la difficulté à tracer les processus décisionnels et l’opacité des modèles constituent des risques croissants. Nous entrons dans une phase où la performance seule ne suffit plus. La responsabilité devient un critère structurant. Cette transition, encore incomplète, est pourtant indispensable, notamment dans un contexte de régulation renforcée.

L’intervention de Claire Ferandier Sicard, fondatrice d’Etyc, s’inscrit dans la structuration de l’impact environnemental dans le secteur du yachting. Ce que son modèle révèle, c’est un changement de paradigme. Les entreprises ne peuvent plus se contenter d’affirmer leur engagement. Elles doivent le démontrer, le quantifier, le tracer. L’IA joue ici un rôle d’orchestrateur. Elle permet de collecter, structurer et analyser des données complexes afin de produire des indicateurs fiables. Mais cette capacité pose une question critique. L’IA est-elle un outil au service de la durabilité, ou contribue-t-elle, par sa consommation énergétique, à aggraver les déséquilibres qu’elle prétend mesurer ? Cette tension traverse aujourd’hui l’ensemble des stratégies de transformation numérique.

Nathalie Mindus a prolongé cette réflexion en introduisant une notion encore trop marginale dans les discours technologiques : la sobriété. Dans un environnement dominé par l’accélération et l’optimisation, elle propose une approche plus sélective. L’enjeu n’est plus seulement de savoir ce que la technologie permet de faire, mais ce qu’il est pertinent de faire. Cette distinction est fondamentale. Elle invite à sortir d’une logique d’innovation systématique pour réintroduire une réflexion sur l’utilité, l’impact et la responsabilité. Dans un contexte où l’IA devient omniprésente, cette capacité de discernement pourrait constituer un avantage stratégique majeur.

Yasmina Salmandjee : le rôle stratégique des « passeurs » de l’IA

La conférence s’est conclue par un échange avec Yasmina Salmandjee, dont le positionnement de « passeuse de l’IA générative » éclaire une dimension souvent sous-estimée : celle de la compréhension. L’adoption des outils d’IA générative est rapide. Mais elle s’accompagne d’un déficit de maîtrise. Ce décalage crée une forme de dépendance cognitive. Utiliser sans comprendre revient à déléguer une partie de sa capacité de décision. Dans ce contexte, la pédagogie ne relève pas uniquement de la vulgarisation. Elle devient un levier d’autonomie. Comprendre l’IA, c’est pouvoir la questionner, la détourner, la maîtriser.

L’intelligence artificielle redéfinit les règles du jeu.

Si je devais retenir l’essentiel de cette conférence, je formulerais une conclusion sans ambiguïté. L’intelligence artificielle redéfinit les règles du jeu. Elle ouvre des opportunités inédites, mais elle ne garantit en rien leur distribution équitable. La question n’est donc pas technologique. Elle est politique, économique et sociale. Quelle place les femmes vont-elles prendre dans cette transformation ? Seront-elles principalement utilisatrices de systèmes conçus par d’autres, ou deviendront-elles conceptrices, décideuses et architectes de ces nouvelles infrastructures ?

Cette interrogation reste ouverte. Elle appelle une réponse collective. Mais elle suppose, avant tout, une prise de conscience individuelle. Dans un monde où l’IA structure de plus en plus nos environnements, apprendre à l’utiliser ne suffit plus. Il devient nécessaire d’apprendre à en comprendre les logiques, et surtout à en orienter les finalités.