À Monaco, une conférence a mis à nu les tensions juridiques, politiques et criminelles de l’écosystème numérique

Le 19 mars à Monaco, une conférence consacrée aux réseaux sociaux a réuni un panel rare par sa diversité. Juriste, entrepreneure de la Tech, universitaire spécialiste des effets politiques des plateformes et haute responsable policière chargée des questions de cybercriminalité ont croisé leurs regards. Les réseaux sociaux sont-ils encore de simples outils de communication, ou sont-ils devenus des infrastructures de pouvoir capables de redessiner l’espace public, d’influencer la démocratie, d’accroître les vulnérabilités sociales et de reconfigurer la criminalité ?

La rencontre, modérée par Pascale Caron, s’inscrivait dans la dynamique du MWF Institute, association engagée depuis bientôt cinq ans dans la transmission des savoirs et l’organisation de conférences sur des sujets contemporains majeurs. Derrière l’apparente banalité du thème se dessinait en réalité une question beaucoup plus profonde : à qui appartiennent désormais nos conversations, nos émotions, nos données, nos réputations, nos croyances et, parfois même, nos peurs ?

Dès l’introduction, le ton est donné. Les réseaux sociaux ne peuvent plus être décrits comme de simples canaux d’échange. Ils structurent désormais le quotidien à l’échelle mondiale. Ils façonnent la visibilité, modulent les interactions, hiérarchisent l’information et orientent les comportements. Ce basculement est décisif. Il ne s’agit plus seulement de connexion. Il s’agit d’influence. Une vidéo peut déclencher un mouvement social. Un message peut ruiner une réputation en quelques heures. Un algorithme peut modifier la manière dont des millions d’individus perçoivent le réel. La conférence n’avait donc rien d’un débat technique réservé aux spécialistes. Elle touchait au cœur même de la vie démocratique et sociale.

De la connexion à la captation de l’attention

L’un des premiers mérites de la conférence a été de rappeler une évidence souvent oubliée : les plateformes ne sont pas neutres. Chacune repose sur une logique propre, sur une grammaire de l’engagement et sur une économie particulière de l’attention. Facebook, Instagram, LinkedIn, TikTok, X ou encore WhatsApp n’organisent pas les échanges de la même manière. Derrière chaque interface se cache un système de priorisation, de sélection et de mise en avant des contenus.

L’enjeu n’est pas seulement technologique. Il est économique. Les grandes plateformes vivent de l’attention captée. Leur objectif implicite n’est pas de faire circuler une information de qualité, mais de prolonger le temps passé à l’écran, de susciter des réactions et de maintenir l’usager dans une boucle comportementale continue. Dans cette économie-là, l’émotion l’emporte souvent sur la réflexion, la conflictualité sur la nuance, l’impulsion sur la délibération.

Le cas de X, anciennement Twitter, a été cité comme particulièrement révélateur. La plateforme tend à valoriser les controverses, les punchlines, les antagonismes et les commentaires les plus polarisants. Ce biais structurel n’est pas anodin. Il contribue à installer l’idée que le débat public est par nature conflictuel, que la visibilité se mérite par la provocation, et que le consensus est moins performant que l’indignation. Le problème n’est donc pas seulement moral. Il est architectural.

LinkedIn, de son côté, a été présenté comme un contre-exemple relatif. La plateforme valoriserait davantage l’expertise, la pertinence professionnelle et la crédibilité individuelle que la simple viralité. Ce constat, qui mérite d’être nuancé dans le temps, révèle néanmoins une vérité importante : les plateformes n’encouragent pas toutes les mêmes comportements. Elles ne produisent pas la même qualité d’échange, ni les mêmes effets sociaux. Autrement dit, le design influence le débat.

Le droit face à un objet mouvant

Invitée à ouvrir le temps d’analyse, Maître Ilène Choukri, avocate au barreau de Paris et spécialiste des enjeux de régulation du numérique, a proposé l’une des interventions les plus structurantes de la conférence. Son propos a d’abord consisté à sortir du manichéisme. Les réseaux sociaux, a-t-elle rappelé, ne peuvent être pensés uniquement sous l’angle du bien ou du mal. Ils ont permis un accès inédit à la parole, à l’information, à la culture et à certaines formes de transparence. Ils ont aussi fait émerger de nouvelles formes de nuisance, de harcèlement, de manipulation et de violence.

Le grand défi juridique tient au fait que le réseau social n’est pas un simple support. Il mêle le contenant et le contenu, l’architecture technique et la dynamique cognitive, l’infrastructure logicielle et les comportements humains. L’utilisateur y déverse son identité numérique, ses données personnelles, ses interactions privées, ses prises de position publiques, parfois celles de ses proches. La publication y abolit les distances, réduit les temporalités, brouille les frontières entre espace intime et espace public, et complexifie la question de l’anonymat.

Peut-on alors réguler les réseaux sociaux avec les outils juridiques traditionnels ? La réponse formulée fut prudente, mais ferme : oui, en partie, et de mieux en mieux. Le droit progresse. Des actions sont désormais possibles pour identifier des auteurs de contenus illicites. On peut désactiver des comptes, contraindre les plateformes à collaborer, obtenir des mesures de blocage ou de filtrage, et engager la responsabilité de ceux qui laissent prospérer des contenus illicites sur leurs espaces numériques. Les autorités publiques, les juridictions et les régulateurs disposent aujourd’hui d’outils plus robustes qu’il y a quelques années.

Le DSA européen a été évoqué comme un jalon majeur. Il ne règle pas tout, mais il installe un cadre plus exigeant vis-à-vis des grandes plateformes. La question centrale devient alors celle de leur responsabilité. Sont-elles de simples hébergeurs techniques, ou deviennent-elles complices d’un système addictif et potentiellement dommageable ? La comparaison avec l’industrie du tabac dans les années 1990 a été posée sans détour : si une entreprise sait que son système accroît l’addiction et favorise des comportements néfastes, peut-elle encore se retrancher derrière la neutralité de l’outil ?

Cette question n’est plus théorique. Les procès en cours aux États-Unis, les révélations issues de documents internes, les débats autour des effets addictifs de TikTok ou des mécanismes algorithmiques de recommandation montrent que le contentieux ne fait que commencer. Le droit n’est plus absent. Il entre dans la machine. Lentement, mais réellement.

Le pari d’un réseau social orienté vers l’action

Au milieu de ce diagnostic souvent sombre, l’intervention d’Axel Sategna, fondateur de la startup InTouch, a introduit une perspective plus prospective. Son projet repose sur une intuition simple, mais ambitieuse : la prochaine génération de réseaux sociaux ne devrait plus maximiser seulement l’attention, mais l’action.

Son raisonnement part d’un constat largement partagé : les plateformes actuelles exploitent des biais psychologiques puissants. Notifications, gratification variable, inclusion sociale, peur de manquer une information, recherche de reconnaissance symbolique, montée de dopamine liée au like ou à l’approbation collective : tout un arsenal comportemental alimente l’engagement. Le problème, selon lui, est que cette ingénierie psychologique est mise au service de contenus souvent peu utiles, voire déceptifs.

L’ambition de sa plateforme est différente. Il s’agirait de relier le numérique à la vie réelle, d’aider l’utilisateur à savoir quoi faire, où, quand et avec qui, en fonction de ses besoins, de son contexte et de son environnement immédiat. L’application ne viserait pas à enfermer l’individu dans une routine de consommation vide, mais à réduire l’écart entre les promesses du digital et les possibilités concrètes du monde réel.

La démarche peut sembler idéaliste dans un marché déjà saturé. Pourtant, elle soulève une question stratégique essentielle : les géants actuels sont-ils l’horizon définitif du social media ? L’histoire du numérique suggère le contraire. Des acteurs tardifs ont souvent supplanté des pionniers installés en améliorant un usage, une interface ou une logique de service. Le débat soulevé par InTouch n’est donc pas anecdotique. Il interroge la possibilité d’un autre design des interactions numériques. Il pose aussi une question plus vaste : peut-on construire des plateformes qui soient économiquement viables sans être psychologiquement prédatrices ?

Réseaux sociaux et démocratie : l’ère de l’infotainment politique

L’intervention de Vanessa Landaverde, docteure et universitaire à l’Université Côte d’Azur, a déplacé le débat vers un terrain particulièrement sensible : celui de la démocratie. Son propos a montré avec force que les réseaux sociaux ne se contentent pas de diffuser la politique. Ils en modifient profondément la forme, le rythme, la réception et parfois même la nature.

La politique, a-t-elle rappelé, a toujours eu une dimension spectaculaire. Mais les plateformes accentuent ce trait en valorisant les contenus les plus émotionnels, les plus visibles et les plus immédiatement partageables. L’algorithme ne récompense pas la solidité d’un programme ou la profondeur d’une argumentation. Il favorise le contenu qui suscite une réaction. Dès lors, la logique de l’infotainment s’impose : l’information politique devient un produit de divertissement.

Les conséquences sont majeures. D’abord, le rapport à l’information se transforme. Une part croissante des plus jeunes ne passe plus par la presse traditionnelle, ni même par les formats journalistiques classiques. L’actualité leur parvient par Instagram, TikTok ou d’autres flux personnalisés. Le problème n’est pas seulement la perte de repères éditoriaux. C’est la captation de l’attention par des systèmes qui enferment l’usager dans une bulle algorithmique cohérente avec ses premières interactions.

L’exemple évoqué d’un compte TikTok rapidement saturé par des contenus d’une même tendance politique illustre ce phénomène. Une fois le profil comportemental amorcé, la plateforme renforce certaines préférences, radicalise parfois les perceptions et rend plus difficile l’accès à une pluralité de points de vue. L’utilisateur croit explorer le monde. Il explore souvent une version filtrée de lui-même.

Le cas roumain cité durant la conférence a donné à cette analyse une portée très concrète. Un candidat politique peu visible dans les circuits traditionnels aurait vu sa notoriété exploser grâce à une stratégie finement orchestrée sur TikTok, s’appuyant sur des influenceurs, des ciblages sociaux précis et des codes culturels adaptés à certains publics. Ici, la plateforme n’est pas seulement un canal. Elle devient un opérateur de construction politique.

La désinformation vient compléter ce tableau. Les fake news ont toujours existé, mais elles se sont industrialisées. Grâce aux outils génératifs, aux capacités de diffusion instantanée et à la crédibilité visuelle croissante des contenus falsifiés, elles deviennent plus massives, plus rapides et plus difficiles à contester. Le danger n’est pas seulement de faire croire le faux. Il est aussi de faire douter du vrai. En démocratie, ce déplacement est redoutable. Il fragilise la confiance dans les institutions, dans les médias, dans l’arbitrage judiciaire et dans la possibilité même d’un fait partagé.

Quand le crime investit les plateformes

La séquence la plus saisissante a été celle portée par la commissaire Émilie Moreau, chef de la police judiciaire de Monaco, forte d’une longue expérience en France dans la cybercriminalité, l’antiterrorisme et les dossiers impliquant des mineurs. Son intervention a rappelé une réalité trop souvent minorée : les réseaux sociaux sont désormais un terrain central de criminalité.

Le constat est net. Il n’existe plus de réseau criminel qui n’utilise pas les réseaux sociaux. Ceux-ci servent à récupérer des données, diffuser des spams, approcher des victimes, recruter des mineurs, organiser des escroqueries, propager des contenus violents ou encore produire des mécanismes d’usurpation de plus en plus sophistiqués. La cyberfraude représente aujourd’hui un enjeu financier colossal pour les organisations criminelles. Elle est industrialisée.

L’alerte la plus glaçante a concerné la pédocriminalité. Selon les éléments exposés, une part importante des contenus pédopornographiques trouverait son origine dans des photographies du quotidien publiées initialement par des parents sur les réseaux sociaux. Avec les outils d’intelligence artificielle, ces images peuvent être transformées, détournées, réinjectées dans des circuits criminels. Cette seule donnée suffirait à justifier une refonte profonde des usages familiaux du numérique.

Les réseaux sociaux sont également utilisés pour le recrutement radical, le trafic d’influence criminel ou l’enrôlement de mineurs dans des logiques de violence. À cela s’ajoute la banalisation de l’escroquerie assistée par IA. Usurpation de voix, deepfakes, faux profils, numéros détournés, scénarios d’urgence, imitation d’un supérieur hiérarchique, d’un banquier ou d’un proche : la frontière entre le plausible et le falsifié s’effondre à grande vitesse.

Le message de la commissaire fut cependant double. Oui, la menace augmente. Mais oui aussi, les forces de l’ordre montent en compétence. La sûreté publique monégasque s’est dotée d’une unité cyber. Elle coopère avec les acteurs internationaux, travaille avec les plateformes, les régulateurs et le secteur bancaire, et parvient parfois à faire geler puis rapatrier des fonds détournés lorsqu’un signalement intervient suffisamment tôt. La prévention, l’accompagnement des victimes et la diffusion de conseils pratiques apparaissent ici comme des leviers aussi importants que la répression elle-même.

Entre vulnérabilité et responsabilité collective

Ce qui a traversé toute la conférence, au-delà de la diversité des interventions, c’est l’idée de coresponsabilité. Les plateformes ont une responsabilité de conception, de modération et de coopération. Les pouvoirs publics ont une responsabilité de régulation, de contrôle et de sanction. Les forces de l’ordre ont une responsabilité de protection, d’enquête et de pédagogie. Mais les citoyens ont eux aussi une part décisive à prendre.

Cette responsabilité est d’abord culturelle. Elle suppose une maturité technologique. Elle implique de comprendre comment fonctionne une plateforme, comment se fabrique une recommandation, comment naît une dépendance attentionnelle, comment une émotion peut être instrumentalisée, comment une preuve peut être falsifiée, comment un faux interlocuteur peut sembler crédible. La conférence a insisté sur ce point avec justesse : le vrai rempart ne sera pas seulement réglementaire. Il sera aussi cognitif.

Cette responsabilité est ensuite éducative. Les jeunes ne peuvent être laissés seuls face à des environnements conçus pour capter leur disponibilité mentale. L’accompagnement parental, l’école, l’enseignement supérieur, la formation au discernement et aux codes du numérique deviennent des enjeux de souveraineté démocratique. Interdire ne suffit pas. Il faut apprendre à habiter ces espaces avec lucidité.

Enfin, cette responsabilité est collective. Un témoignage venu de la salle l’a rappelé avec force. Les réseaux sociaux peuvent aussi produire de l’entraide réelle, de la circulation utile de l’information, des solidarités concrètes, des mises en relation fécondes. Pendant le Covid, des groupes locaux ont permis de répondre à des urgences, d’organiser des aides, de rompre l’isolement, de recréer du lien. Le numérique n’est donc pas condamné au pire. Il devient ce que l’on en fait, à condition que ses architectures n’encouragent pas systématiquement le plus toxique.

Quel avenir pour les réseaux sociaux ?

En clôture, les intervenants ont esquissé plusieurs futurs possibles. Pour Axel Cetenia, les réseaux sociaux seront profondément transformés par l’IA, les objets connectés, les interfaces immersives et de nouvelles formes d’intégration au réel. Pour Vanessa Landaverde, les plateformes visibles pourraient devenir surtout des vitrines, tandis que les échanges significatifs se déplaceraient vers des espaces plus privés. Pour la commissaire Émilie Moreau, le maître mot reste la vigilance. Pour Maître Ilène Choukri, l’espoir réside dans une montée en compétence des individus et dans la reconquête d’une forme de souveraineté numérique personnelle.

Ce pluralisme des visions dit bien l’incertitude du moment. Une chose, en revanche, semble acquise : les réseaux sociaux de demain ne pourront plus être pensés uniquement comme des outils de communication. Ils sont déjà des lieux de pouvoir, des machines économiques, des théâtres politiques, des terrains d’enquête, des vecteurs de risque, mais aussi des espaces où se joue une partie de notre avenir démocratique.

La conférence du 19 mars à Monaco a eu le mérite de refuser les simplifications. Ni technophobie de principe ni fascination naïve. Elle a montré que le sujet exigeait mieux que des slogans. Il demande du droit, de la pédagogie, de la technique, de l’éthique, de la vigilance et du courage politique. En d’autres termes, il appelle une pensée adulte du numérique.

Et c’est peut-être là la leçon la plus importante de cette soirée : nous ne pourrons pas déléguer aux plateformes le soin d’organiser nos vies relationnelles, nos imaginaires publics et nos réflexes civiques sans en payer le prix. La vraie question n’est donc pas seulement ce que les réseaux sociaux font de nous. Elle est aussi celle-ci : que sommes-nous prêts, collectivement, à faire pour ne pas leur abandonner l’essentiel ?