Par Pascale Caron
Peut-on encore parler d’expérimentation lorsque près de 180 films générés ou assistés par intelligence artificielle sont soumis à un festival international ? La question était au cœur de la conférence « Creator and Creation: Philosophy and Art in the AI Era », organisée dans le cadre de l’AI Film Festival Monaco.
Pour tenter d’y répondre, quatre personnalités issues d’univers complémentaires ont confronté leurs analyses. Le débat était animé par Andrew McNamara, représentant de Cinesite et observateur des mutations du secteur audiovisuel. À ses côtés, Nick Shoolingin-Jordan, réalisateur et directeur créatif spécialisé dans les productions assistées par intelligence artificielle, Vincent Lowy, ancien directeur de l’École nationale supérieure Louis-Lumière et spécialiste des transformations des métiers de l’image, ainsi qu’Anthony Bourached, chercheur à l’University College London (UCL) et entrepreneur engagé dans le développement des applications créatives de l’intelligence artificielle.
Leur point commun ? Tous ont participé à l’évaluation des 180 œuvres soumises au festival avant d’en retenir quarante pour la sélection officielle puis de désigner les lauréats. Une position privilégiée pour observer les progrès spectaculaires réalisés par les outils d’intelligence artificielle au cours des douze derniers mois.
Le constat dressé par les intervenants est sans ambiguïté : le cinéma génératif entre dans une nouvelle phase. Les démonstrations techniques qui caractérisaient les premières productions laissent progressivement place à de véritables œuvres de narration. L’enjeu n’est plus seulement de produire des images impressionnantes. Il devient désormais possible de construire des univers cohérents, de développer des personnages complexes et de raconter des histoires capables de susciter l’émotion.
Un laboratoire mondial de la création assistée par IA
Pour les membres du jury, le corpus des 180 films constitue un observatoire exceptionnel de l’évolution du secteur. Les critères d’évaluation allaient bien au-delà de la seule performance visuelle. Storytelling, créativité, cohérence narrative, utilisation pertinente de l’intelligence artificielle, qualité de production et maîtrise artistique ont été examinés avec attention.
Nick Shoolingin-Jordan souligne la diversité remarquable des univers proposés. L’un des phénomènes les plus frappants concerne la capacité des créateurs à bâtir des mondes entiers grâce aux outils génératifs. Il y a encore quelques années, la création de tels environnements aurait nécessité l’intervention de studios d’effets spéciaux de premier plan et des budgets de plusieurs millions de dollars. Aujourd’hui, ces possibilités deviennent accessibles à des réalisateurs indépendants.
Cette démocratisation de la création constitue l’un des principaux enseignements du festival. Pour la première fois, des créateurs qui n’auraient jamais eu accès aux circuits traditionnels de production peuvent concrétiser leur vision et la présenter à un public international.
Du spectacle technologique à la maturité narrative
L’un des changements les plus significatifs observés par les jurés concerne l’évolution des thèmes abordés.
Les premières productions IA étaient souvent dominées par des scénarios dystopiques, des visions apocalyptiques ou des réflexions centrées sur les dangers de la technologie. Cette année, les œuvres sélectionnées témoignent d’une plus grande diversité narrative.
Andrew McNamara relève ainsi l’apparition de récits plus sophistiqués, davantage tournés vers les émotions humaines, la mémoire, les relations interpersonnelles ou la quête identitaire. Plusieurs films se distinguent par leur capacité à toucher le spectateur plutôt qu’à impressionner uniquement par leur performance technologique.
Cette évolution est révélatrice d’un changement de paradigme. L’intelligence artificielle cesse progressivement d’être le sujet principal pour devenir un outil au service d’histoires plus universelles.
Le scénario demeure le véritable facteur de différenciation
Malgré les progrès spectaculaires de la génération vidéo, les intervenants sont unanimes sur un point : la qualité de l’écriture reste déterminante.
Vincent Lowy rappelle que les films les plus convaincants du festival ne sont pas forcément ceux qui utilisent les modèles les plus avancés. Ce sont avant tout ceux qui disposent d’un récit solide, d’une intention claire et d’une cohérence artistique forte.
Selon lui, la plupart des œuvres présentées bénéficient aujourd’hui d’une qualité visuelle impressionnante. Ce qui distingue réellement les meilleures productions réside dans leur capacité à raconter une histoire.
Cette observation rejoint les analyses d’Anthony Bourached. Pour le chercheur britannique, l’IA permet d’étendre les possibilités créatives, mais ne remplace ni l’imagination ni la vision de l’auteur. Lorsqu’elle est utilisée passivement, elle produit des résultats techniquement corrects, mais rarement exceptionnels. Les œuvres marquantes demeurent celles où l’intelligence artificielle est mise au service d’une intention artistique clairement assumée.
Une qualité technique en forte progression
Les membres du jury ont également constaté une amélioration spectaculaire des standards de production.
Montage, étalonnage, design sonore et postproduction témoignent d’une montée en compétence rapide des créateurs. Anthony Bourached estime que cette progression résulte autant de l’amélioration des modèles que de l’apprentissage accéléré des utilisateurs.
Le cinéma génératif développe progressivement ses propres codes et son propre savoir-faire. Les réalisateurs apprennent à intégrer l’IA dans un processus créatif global plutôt qu’à l’utiliser comme un simple générateur d’images.
Cette professionnalisation contribue directement à l’élévation du niveau général observé lors du festival.
Former les créateurs de demain
Pour Vincent Lowy, l’une des questions centrales concerne désormais la formation.
L’ancien directeur de Louis-Lumière observe que de nombreuses écoles de cinéma restent structurées autour d’une vision traditionnelle des métiers audiovisuels. Or les frontières entre disciplines deviennent de plus en plus poreuses.
Les futurs professionnels devront apprendre à collaborer avec des ingénieurs, des spécialistes de la donnée, des développeurs et des experts de l’intelligence artificielle. À l’inverse, les profils technologiques devront comprendre les fondamentaux du langage cinématographique.
Cette convergence des compétences apparaît comme l’un des grands défis de la décennie à venir.
Les limites demeurent visibles
L’enthousiasme des intervenants n’exclut pas un regard critique.
Vincent Lowy a notamment relevé une représentation récurrente des personnages féminins dans les films sélectionnés. Les femmes apparaissent très souvent jeunes, idéalisées et fortement sexualisées, tandis que les personnages masculins bénéficient d’une plus grande diversité de représentation.
Cette observation renvoie aux débats plus larges sur les biais présents dans les modèles d’intelligence artificielle et sur leur impact potentiel dans la production culturelle.
Autre constat partagé : la rareté de l’humour. La majorité des œuvres présentées adoptent un ton grave, mélancolique ou dystopique. Pour Vincent Lowy, l’humour demeure l’une des expressions les plus complexes à reproduire artificiellement, car il repose sur des mécanismes subtils de contexte, de rythme et de culture.
Une révolution qui ne fait que commencer
Au terme de la discussion, les intervenants ont partagé une conviction commune : l’intelligence artificielle transforme profondément les méthodes de production, mais elle ne modifie pas l’essence du cinéma.
Anthony Bourached voit dans ces technologies une opportunité sans précédent pour élargir le champ de la créativité humaine. Nick Shoolingin-Jordan y perçoit un moyen de donner leur chance à de nouveaux talents. Vincent Lowy insiste sur la nécessité d’accompagner cette transformation par la formation et le dialogue entre les différentes communautés professionnelles.
Tous convergent néanmoins vers la même conclusion.
Les outils évolueront.
Les modèles progresseront.
Les coûts de production continueront de diminuer.
Mais la valeur d’un film reposera toujours sur sa capacité à raconter une histoire capable d’émouvoir, de questionner et de marquer durablement son public.
L’AI Film Festival Monaco montre ainsi que l’avenir du cinéma ne se joue pas dans une opposition entre l’humain et la machine. Il se construit dans leur capacité à collaborer pour inventer de nouvelles formes de narration.




