À l’occasion des cinq ans des FCE Var Estérel, présidées par Claire Le Gouill, la navigatrice Alexia Barrier a partagé un parcours où la performance sportive se mêle étroitement à l’entrepreneuriat, au leadership et à la gestion de l’incertitude. Construire un projet sans disposer de toutes les ressources, décider dans l’urgence, savoir changer de trajectoire, former une équipe et préserver son énergie pour tenir dans la durée voici ce que j’ai retenu de ce moment inspirant.

Quand la performance visible cache tout ce qui la précède

À quelques semaines du départ de la Route du Rhum 2026, Alexia Barrier aurait pu centrer son intervention sur les records, les traversées et la performance pure. Son récit fait apparaître une réalité plus complexe. Avant la ligne de départ, il faut financer, convaincre, structurer, recruter, préparer la machine et maintenir une équipe mobilisée pendant des mois, parfois des années.

Derrière la navigatrice apparaît ainsi une entrepreneure, dirigeante d’une écurie de course et porteuse de projets dont les budgets se comptent en millions d’euros. Son parcours dépasse le récit sportif. Il interroge la manière dont se construisent des projets ambitieux lorsque les ressources sont limitées, les résultats incertains et la trajectoire encore à inventer.

Une question traverse finalement toute son intervention : comment avancer lorsque l’on connaît la destination, mais pas encore la route qui permettra de l’atteindre ?

Un rêve suffisamment grand pour devenir un cap

Alexia Barrier grandit à Nice et découvre très jeune la mer. Une scène suffit pourtant à comprendre ce qui l’anime.

À douze ans, elle regarde à la télévision le départ du Vendée Globe. Elle décide qu’un jour, elle participera à cette course autour du monde en solitaire, sans escale et sans assistance.

«À douze ans, quand je vois ça à la télé, je me dis : OK, je vais être skipper du Vendée Globe.»

Elle garde cette ambition pour elle. Elle vient de connaître une première déception sportive dans le basket et redoute que les adultes lui expliquent pourquoi ce nouveau rêve est, lui aussi, inaccessible.

Cette anecdote éclaire rétrospectivement une grande partie de son parcours. Alexia Barrier ne présente pas l’ambition comme une certitude de réussite. Elle la décrit plutôt comme un cap suffisamment puissant pour orienter les décisions, même lorsque la route permettant de l’atteindre reste inconnue.

Près de trois décennies plus tard, elle prendra effectivement le départ du Vendée Globe. Entre les deux, il y aura des années de navigation, de recherche de financements, de projets construits puis abandonnés, d’opportunités saisies et de difficultés surmontées. Mais l’essentiel est ailleurs : le cap n’a pas changé.

Un billet aller et aucun billet retour

Une deuxième anecdote résume probablement mieux que de longs développements la dimension entrepreneuriale de son parcours.

À 23 ans, Alexia Barrier cherche son premier sponsor. Elle dispose de peu de moyens et pratiquement d’aucun réseau susceptible de lui ouvrir les portes des grandes entreprises. Une ancienne équipière lui obtient finalement un rendez-vous avec la direction marketing de Roxy à Saint-Jean-de-Luz.

«J’ai 20 euros en poche pour finir le mois. J’achète le billet aller. Je n’achète pas le billet retour parce que je n’ai pas les sous. Je me dis : on verra bien.»

La scène pourrait être racontée comme une illustration romantique de l’audace. Elle dit surtout quelque chose de la réalité des débuts entrepreneuriaux : avancer avec des ressources très limitées lorsque l’on considère que l’opportunité mérite d’être saisie.

Lorsque son interlocutrice lui propose de l’équiper en vêtements, Alexia Barrier répond avec le franc-parler qui la caractérise :

«En vrai, je peux y aller toute nue en bouffant des algues. Ce qu’il faut, c’est des sous. Je n’ai pas besoin d’être habillée.»

Derrière la formule se cache une compétence essentielle : identifier ce dont le projet a réellement besoin. Le rendez-vous débouchera sur son premier partenariat.

Dans la course au large, comme dans l’entrepreneuriat, la performance commence bien avant la ligne de départ. Il faut convaincre, financer, structurer, recruter et créer les conditions qui permettront ensuite à la performance sportive d’exister.

Le Vendée Globe : lorsque les plans rencontrent la réalité

Lorsqu’Alexia Barrier prend enfin le départ du Vendée Globe 2020, elle réalise le rêve formulé à douze ans. Mais ce qu’elle retient aujourd’hui de cette expérience dépasse largement l’accomplissement sportif.

À dix jours de l’arrivée, elle chute à l’intérieur de son bateau. La douleur est considérable. Elle découvrira plus tard qu’elle s’est fracturée le dos. Seule en mer, elle doit pourtant continuer à naviguer et préserver sa lucidité jusqu’à l’arrivée.

«On n’a aucune idée de ce dont on est capable. Tant qu’on n’est pas dans la situation…»

Elle en tire surtout une réflexion sur la préparation et l’incertitude. Avant une course autour du monde, les équipes imaginent les pannes possibles, construisent des procédures et préparent des check-lists. Mais la réalité ne respecte presque jamais exactement les scénarios.

«À chaque fois, ça tombe à côté. À chaque fois, ça tombe la nuit, au plus mauvais moment.»

L’intérêt de la préparation n’est donc pas de supprimer l’incertitude. Elle consiste à créer suffisamment de compétences, de réflexes et de ressources pour être capable de réagir lorsque survient précisément ce qui n’avait pas été prévu.

Dans l’urgence, commencer par ne pas se précipiter

L’un des enseignements les plus directement transposables à l’entreprise concerne la gestion de crise. Face à un problème majeur, l’instinct pousse souvent à agir immédiatement.

Son expérience de navigatrice lui a appris une autre discipline :

«Même si c’est une situation d’urgence absolue, prendre le temps de s’arrêter et de réfléchir.»

En mer, quelques minutes de réflexion peuvent éviter une mauvaise manœuvre ou une décision irréversible. Dans l’entreprise, elle applique désormais le même principe. Face à une difficulté financière, juridique ou opérationnelle, elle cherche d’abord à poser le problème, consulter les personnes compétentes et identifier les options avant de décider.

Ce temps de réflexion n’est pas une absence de décision. Il en améliore la qualité. Dans des organisations confrontées à des environnements rapides et incertains, cette distinction entre vitesse et précipitation mérite d’être retenue.

Savoir quitter une route devenue trop confortable

Après le Vendée Globe, Alexia Barrier se voit proposer une nouvelle campagne de trois ans avec un bateau plus performant. Pour une navigatrice professionnelle dépendante des sponsors, l’opportunité apporte une sécurité rare.

Elle accepte. Mais quelque chose ne fonctionne pas. Son véritable désir est ailleurs : naviguer sur les grands trimarans ULTIM.

Elle comprend progressivement qu’elle poursuit un projet rationnel, mais qui n’est plus le sien. Elle prend alors une décision radicale : arrêter la campagne Vendée Globe et repartir vers un projet dont elle ne possède encore ni le financement complet ni le bateau.

«Les gars, on arrête tout.»

Cette rupture donnera naissance à The Famous Project.

L’épisode pose une question particulièrement intéressante pour les entrepreneures et dirigeantes : à quel moment la sécurité d’une trajectoire devient-elle elle-même un risque lorsqu’elle éloigne du projet que l’on souhaite réellement construire ?

The Famous Project: la performance comme aventure collective

Avec The Famous Project, Alexia Barrier décide de constituer un équipage exclusivement féminin pour un tour du monde en multicoque. Elle reçoit 300 candidatures venues du monde entier. Huit navigatrices de sept nationalités seront finalement réunies.

Le projet attire les commentaires et le scepticisme. Mais plutôt que de s’attarder sur les critiques, Alexia Barrier insiste sur ce que l’expérience lui a appris du collectif. Au fil du tour du monde, les navigatrices progressent, gagnent en confiance et apprennent à exploiter davantage le potentiel du bateau.

Pour elle, la réussite ne se mesure donc pas uniquement au chronomètre.

«La meilleure récompense, plus que de se dire qu’on est recordwoman, c’est de voir mon équipage se sublimer au fil des jours.»

Cette phrase résume une conception du leadership qui traverse toute son intervention. La performance du dirigeant ne se mesure pas seulement à ce qu’il accomplit personnellement. Elle se mesure également à ce que les autres deviennent au contact du projet.

Quand le capitaine doit décider

Une scène suffit à mesurer ce que cette responsabilité signifie concrètement. Lors du tour du monde de The Famous Project, à l’approche des Açores, l’équipage doit affronter une violente tempête. La grand-voile est endommagée. Les conditions se dégradent. La priorité n’est plus le record : il faut ramener le bateau et l’équipage à terre.

La cellule météo analyse les options. Aucune route ne permet véritablement d’éviter la zone difficile. À un moment, la décision ne peut plus être externalisée.

«C’est toi qui décides. Personne ne pouvait prendre cette décision à ma place.»

Alexia Barrier choisit d’avancer. Elle sait aussi que son attitude influence directement celle de l’équipage.

«C’est moi le capitaine. Tant que je suis lucide et que je sais ce que je veux faire, je ne mets pas en péril mon équipe parce qu’elles savent qu’elles peuvent compter sur moi.»

Le leadership apparaît ici dans sa forme la plus dépouillée : écouter les experts, recueillir les informations, mesurer les risques, puis accepter qu’à un moment donné quelqu’un doive décider.

Les compétences ne suffisent pas à faire une équipe

L’expérience de The Famous Project a renforcé sa manière de recruter. Sa formule surprend dans un univers de très haute performance :

«Je ne regarde jamais les CV ou les palmarès. Je regarde l’envie, la bienveillance, l’envie d’apprendre et la capacité à transmettre son savoir.»

Il ne s’agit évidemment pas de nier l’importance des compétences techniques. Sur un trimaran lancé autour du monde, elles sont vitales. Mais les compétences individuelles ne garantissent pas le fonctionnement du groupe.

Il faut partager l’information, accepter d’apprendre, transmettre ce que l’on sait et préserver la confiance lorsque la fatigue et la pression augmentent. La qualité relationnelle devient alors une composante de la performance.

Alexia Barrier s’intéresse également aux projets personnels des membres de son équipe. Elle considère qu’un collaborateur ne peut durablement vivre uniquement au rythme du projet de son dirigeant. Une réflexion particulièrement actuelle à l’heure où les entreprises cherchent à concilier engagement, performance et fidélisation des talents.

Apprendre à demander de l’aide

Alexia Barrier prépare désormais un nouveau défi : la Route du Rhum 2026 en ULTIM. Cette fois, elle sera seule sur une machine gigantesque, conçue initialement pour être manœuvrée en équipage.

Face à l’ampleur du défi, elle a décidé d’accélérer son apprentissage en allant chercher ceux qui possèdent l’expérience qu’elle n’a pas encore. Parmi eux, Loïck Peyron, qui connaît particulièrement bien ce bateau.

Elle résume avec humour la manière dont elle l’a sollicité :

«T’es pas le plus costaud, mais t’es le plus malin. Viens m’expliquer comment t’as fait.»

Préparateurs techniques, spécialistes de la performance, préparation physique et mentale : elle construit autour d’elle un écosystème de compétences.

Avec le recul, elle reconnaît que cette démarche ne lui a pas toujours été naturelle.

«J’ai 46 ans. J’ai mis du temps à comprendre qu’on pouvait demander de l’aide.»

Dans son récit, demander de l’aide n’est plus une faiblesse. C’est devenu une méthode pour progresser plus vite.

Ne jamais atteindre le rouge

La question de la performance conduit enfin Alexia Barrier sur un terrain particulièrement familier aux dirigeants : la gestion de l’énergie.

Plutôt que de valoriser la capacité à supporter l’épuisement, elle insiste sur la nécessité d’en reconnaître les signes.

«On a vu les red flags, on a vu toutes les alarmes, les signaux, mais on n’y a pas vraiment prêté attention parce qu’on a réussi à continuer à avancer. Et il y a un moment où ça ne fonctionne plus.»

Sa méthode tient en trois couleurs : vert, orange, rouge.

L’objectif n’est pas de savoir combien de temps il est possible de rester dans le rouge. Il consiste à détecter suffisamment tôt le passage à l’orange. Fatigue, irritabilité, baisse de concentration, perte d’énergie : à ce moment-là, elle agit. Manger, boire, dormir, récupérer, faire de la visualisation ou écouter de la musique.

«J’essaie émotionnellement de ne jamais toucher le fond de la piscine.»

L’image résonne particulièrement dans l’univers entrepreneurial. La capacité à continuer d’avancer peut devenir trompeuse. Parce qu’une personne fonctionne encore, elle peut considérer qu’elle est capable de continuer au même rythme, jusqu’au moment où elle ne le peut plus.

La performance durable ne consiste donc pas seulement à savoir accélérer. Elle suppose aussi de savoir quand ralentir.

« Mon optimisme, mais pas en mode Bisounours »

Lorsqu’on lui demande quelle est sa principale force mentale, Alexia Barrier répond sans hésiter : l’optimisme.

Elle précise immédiatement :

«Mon atout, je pense, c’est mon optimisme, mais pas en mode Bisounours.»

Il ne s’agit pas de penser que tout finira nécessairement bien. Son optimisme repose plutôt sur la conviction qu’une solution peut être recherchée, à condition de travailler, de s’entourer et d’accepter d’adapter la route.

«Je regarde l’horizon et l’objectif lointain plutôt que la situation présente qui peut être difficile, inconfortable et compliquée.»

Cette phrase pourrait résumer son parcours. L’horizon ne supprime pas la tempête. Il permet de se souvenir de la direction lorsque la tempête occupe tout le champ de vision.

L’audace n’est pas l’inconscience

À l’issue de cette rencontre organisée pour les cinq ans des FCE Var Estérel, le parcours d’Alexia Barrier laisse apparaître une définition assez éloignée de l’image parfois spectaculaire associée à l’audace.

L’audace n’est pas l’absence de peur. Elle n’est pas non plus la prise de risque permanente.

Elle consiste peut-être davantage à savoir pourquoi l’on part. À préparer ce qui peut l’être sans croire que tout pourra être anticipé. À écouter ceux qui savent. À changer de route lorsque le projet n’a plus de sens. À construire une équipe capable de progresser collectivement. À préserver son énergie avant d’atteindre le point de rupture. Et, lorsque la décision ne peut plus être déléguée, à accepter la responsabilité de la prendre.

Alexia Barrier le résume par une conviction qui dépasse largement la course au large :

«Je sais ce que je fais, je sais où je vais et je sais comment je vais le faire. Je ne sais pas exactement comment je vais y arriver ni quand je vais y arriver, mais je sais que je vais y arriver.»

Pour les dirigeantes réunies autour de Claire Le Gouill à l’occasion des cinq ans des FCE Var Estérel, la métaphore maritime prend alors tout son sens.

Diriger ne consiste pas à connaître toute la route avant de quitter le port. Il faut savoir où l’on veut aller, préparer son organisation, choisir les bonnes personnes, observer les signaux, accepter de corriger la trajectoire et conserver suffisamment d’énergie pour tenir dans la durée.

Le reste appartient à la navigation.