Pendant longtemps, les grands salons technologiques ont fonctionné comme des vitrines du futur. On y venait pour découvrir les innovations qui allaient transformer nos vies, admirer des démonstrations spectaculaires et écouter les visionnaires raconter le monde de demain. Dix ans après sa création, VivaTech semble avoir franchi une nouvelle étape. L’édition 2026 ne célèbre plus uniquement l’innovation. Elle interroge sa capacité à produire des résultats.
Présente à Paris avec les Conseillers du Commerce Extérieur de la France, sur le stand de Business France, j’ai retrouvé un événement profondément transformé. Bien sûr, les robots humanoïdes attirent toujours les foules. Les démonstrations d’intelligence artificielle occupent chaque hall. Les grandes figures internationales continuent de remplir les salles de conférence. Pourtant, derrière cette effervescence, le centre de gravité du salon s’est déplacé.
Les discussions les plus intéressantes ne portent plus sur ce que la technologie permettra peut-être demain. Elles portent sur ce qu’elle produit aujourd’hui. Les entreprises veulent savoir comment déployer l’intelligence artificielle à grande échelle, comment protéger leurs données, comment réduire leurs dépendances technologiques, comment financer leurs infrastructures critiques et comment transformer des expérimentations prometteuses en modèles économiques durables.
Ce changement de perspective raconte beaucoup de l’époque.
Un salon devenu plateforme stratégique mondiale
Lorsque Maurice Lévy et Bernard Arnault ont lancé VivaTech il y a dix ans, l’ambition consistait à démontrer que l’Europe pouvait accueillir un événement technologique de dimension mondiale. Le pari semblait audacieux. À l’époque, la Silicon Valley dominait largement les imaginaires et les grands rendez-vous internationaux de l’innovation se concentraient essentiellement aux États-Unis ou en Asie.
Dix ans plus tard, la question n’est plus là. La présence de dirigeants politiques, de chefs d’entreprise internationaux, de fonds d’investissement, de chercheurs et de responsables institutionnels venus du monde entier témoigne du changement de statut de l’événement.
VivaTech est devenu un lieu où se rencontrent plusieurs formes de pouvoir : le pouvoir économique, le pouvoir technologique, le pouvoir politique et le pouvoir scientifique.
La présence d’Emmanuel Macron et de Narendra Modi illustre cette évolution. Leur participation dépasse largement le cadre protocolaire. Elle rappelle que les technologies numériques, l’intelligence artificielle, les infrastructures cloud ou encore les semi-conducteurs sont désormais des sujets diplomatiques à part entière.
La technologie est devenue une question de souveraineté.
L’intelligence artificielle n’est plus une tendance
S’il fallait résumer cette édition en une phrase, elle pourrait être celle-ci : l’intelligence artificielle est partout, mais elle n’est plus le sujet principal.
Cela peut sembler paradoxal tant les stands, les conférences et les annonces parlent d’IA à longueur de journée. Pourtant, ce qui frappe le plus est la maturité des conversations.
Il y a encore deux ans, les débats portaient essentiellement sur les promesses de l’intelligence artificielle générative. Les entreprises cherchaient à comprendre son potentiel. Les consultants imaginaient des scénarios de transformation. Les experts évoquaient les risques et les opportunités. Cette phase semble aujourd’hui dépassée.
Les dirigeants ne demandent plus si l’IA va transformer leur organisation. Ils cherchent à savoir quelle infrastructure choisir, quel modèle déployer, quelles données utiliser, comment gouverner les usages et comment mesurer les résultats. Le vocabulaire lui-même a changé, on parle moins de démonstration et davantage de déploiement. Moins de pilotes et davantage de gouvernance. Moins d’expérimentation et davantage de rentabilité. L’intelligence artificielle quitte progressivement le territoire de l’innovation pour entrer dans celui de la gestion opérationnelle.
La souveraineté devient un critère économique
L’une des évolutions les plus marquantes observées cette année concerne la souveraineté numérique. Pendant longtemps, le sujet était principalement porté par les institutions publiques. Il relevait du discours politique plus que de la réalité économique. Aujourd’hui, la situation est différente.
Les directions des systèmes d’information, les responsables de la conformité, les directions achats et les comités d’audit intègrent désormais l’origine des technologies, la localisation des données et les dépendances technologiques dans leurs critères de décision. Cette évolution explique la visibilité accordée aux acteurs européens du cloud.
Les annonces réalisées par OVHcloud et Scaleway illustrent parfaitement cette tendance. Les deux entreprises cherchent à démontrer que des alternatives européennes crédibles peuvent exister face aux hyperscalers américains. Le sujet n’est plus idéologique, il devient opérationnel.
Lorsque la Commission européenne attribue plusieurs marchés stratégiques à des consortiums européens afin d’héberger des infrastructures critiques, elle envoie un signal fort à l’ensemble du marché.
La souveraineté quitte le domaine des intentions pour entrer dans celui des contrats.
L’Europe face à son véritable défi : l’industrialisation
Contrairement à certaines idées reçues, le principal problème européen n’est pas le manque d’innovation. Les startups sont nombreuses. Les laboratoires de recherche produisent des avancées remarquables. Les ingénieurs sont présents. Les financements progressent. Le défi est ailleurs. Il réside dans la capacité à transformer une innovation en acteur industriel capable de grandir rapidement.
Cette question traverse l’ensemble du salon. Les échanges organisés autour du transfert technologique, notamment avec CNRS Innovation, ont rappelé que le passage de la recherche au marché reste l’une des étapes les plus complexes du cycle d’innovation.
Une invention n’a de valeur économique que lorsqu’elle trouve des utilisateurs. Une startup ne devient un acteur stratégique que lorsqu’elle atteint une taille critique. Une technologie ne transforme un secteur que lorsqu’elle est adoptée massivement.
Cette réalité explique pourquoi les discussions autour de la commande publique occupent une place croissante dans les débats européens. Sans premiers clients, sans contrats structurants et sans soutien à l’industrialisation, les technologies les plus prometteuses peinent à franchir les étapes critiques de leur développement.
Entre storytelling et réalité du terrain
Ce qui frappe le plus à VivaTech n’est pas seulement la taille du salon. C’est sa capacité à faire coexister plusieurs niveaux de lecture. En quelques mètres, le visiteur passe d’une keynote spectaculaire à un stand beaucoup plus discret présentant un produit déjà déployé dans une collectivité, une banque ou une entreprise industrielle.
Cette juxtaposition raconte beaucoup de l’évolution du secteur.
Le prestige et la visibilité demeurent des leviers puissants dans un événement comme VivaTech. Pourtant, les échanges les plus riches se nouent souvent autour de projets capables d’apporter des preuves concrètes de leur efficacité, qu’il s’agisse d’usages déjà déployés, de gains mesurables ou de retours d’expérience crédibles. C’est désormais sur ce terrain que se construit la confiance.
VivaTech agit comme un kaléidoscope de la technologie mondiale. Certains exposants présentent une vision du futur. D’autres montrent déjà le présent. Certains racontent ce qu’ils espèrent accomplir. D’autres démontrent ce qu’ils ont effectivement réalisé. Pour les visiteurs, l’exercice devient plus exigeant. Il faut distinguer les démonstrations conçues pour impressionner des solutions capables de transformer durablement un marché.
Quand les robots quittent enfin la scène
La robotique est un des meilleurs exemples de cette évolution. Les robots humanoïdes sont omniprésents. Unitree et AGIBOT figurent parmi les exposants les plus photographiés et les plus commentés du salon. Les démonstrations attirent des foules compactes. Les vidéos circulent massivement sur les réseaux sociaux.
Mias s’ils demeurent parmi les attractions les plus photographiées du salon, les débats qu’ils suscitent ont profondément évolué. Il ne s’agit plus simplement d’admirer leur capacité à reproduire certains mouvements humains ou à exécuter des démonstrations spectaculaires. L’enjeu est désormais de comprendre comment ces machines pourront s’intégrer dans les chaînes de valeur des entreprises. Également quels gains de productivité elles pourront générer, quelles contraintes elles imposeront en matière de maintenance et de sécurité, et dans quels secteurs elles seront capables d’apporter un avantage compétitif durable ? Derrière le spectacle, la question centrale devient celle de leur utilité économique réelle.
La conférence consacrée à la « Physical AI » a illustré cette évolution. Derrière le spectacle des robots humanoïdes apparaît une réflexion beaucoup plus profonde sur l’intégration de l’intelligence artificielle dans le monde physique. La valeur ne réside plus dans la démonstration technique, mais dans la résolution de problèmes concrets. Les exemples de robots destinés au déminage sous-marin, à la lutte contre les incendies extrêmes ou aux environnements industriels à risque montrent que la robotique cesse progressivement d’être une attraction. Elle devient une infrastructure.
De la DefTech à l’espace : la technologie retrouve sa dimension stratégique
Une autre tendance forte de VivaTech 2026 réside dans le retour de la géopolitique.
Le stand de MBDA illustre parfaitement cette évolution. L’entreprise européenne spécialisée dans les systèmes de défense revendique désormais pleinement son appartenance à la « DefTech », contraction de Defense Technology.
Longtemps séparés, les mondes de la défense et de l’innovation civile convergent de plus en plus.
Intelligence artificielle, cybersécurité, satellites, systèmes autonomes, quantique ou analyse des données possèdent tous des usages duals. Cette évolution reflète un contexte international marqué par la montée des tensions géopolitiques et par la réapparition des enjeux de souveraineté.
Le même constat s’applique au spatial. La conférence de Jeff Bezos a été un des temps forts du salon. Le fondateur d’Amazon et de Blue Origin n’est pas venu vendre un rêve futuriste. Il est venu défendre une vision industrielle de l’espace. Télécommunications, logistique, observation de la Terre, accès aux ressources et production industrielle : l’espace est présenté comme la prochaine grande infrastructure économique. Cette vision intervient dans un contexte où la compétition spatiale s’intensifie entre acteurs publics et privés.
Elle rappelle que la maîtrise des infrastructures stratégiques demeure un facteur central de puissance.
L’innovation la plus utile est parfois la moins visible
L’un des enseignements les plus intéressants de cette édition concerne les usages de l’intelligence artificielle dans les collectivités et les services publics. Ces projets attirent rarement les foules, mais ils produisent pourtant des effets immédiats.
Outils d’aide à la gestion urbaine, optimisation des flux d’information, amélioration de la relation avec les citoyens ou automatisation de certaines tâches administratives ? Ces solutions ne font pas les gros titres, mais elles répondent à des besoins très concrets.
Elles rappellent que l’innovation n’a pas toujours besoin d’être spectaculaire pour être transformante. Au contraire, les technologies qui s’intègrent discrètement dans les processus existants produisent souvent les impacts les plus durables.
Une rencontre sous le signe de la francophonie
Cette édition a également été l’occasion de rencontrer Éléonore Caroit, ministre déléguée chargée de la Francophonie et des Partenariats internationaux. J’ai eu le plaisir de lui remettre un exemplaire de notre ouvrage EntrepreneurIA – Conseils d’entrepreneurs, coécrit avec le Dr Yves-Marie Le Bay.
Alors que les grands modèles sont majoritairement développés en anglais, la francophonie représente un espace économique, culturel et scientifique considérable. La diversité linguistique peut jouer un rôle important dans le développement d’une intelligence artificielle plus inclusive et mieux adaptée à la diversité des contextes culturels.
La fin du temps des promesses
Au terme de cette édition anniversaire, une conclusion s’impose. VivaTech 2026 n’est pas le salon de l’intelligence artificielle, c’est le salon de sa mise en œuvre.
L’événement marque le passage d’une décennie dominée par les promesses à une décennie dominée par l’exécution. Les entreprises ne cherchent plus uniquement à comprendre les technologies émergentes. Elles veulent savoir comment les intégrer, comment les gouverner et comment en tirer une valeur mesurable.
Les robots impressionnent toujours. Les grandes annonces continuent de faire la une. Les dirigeants mondiaux attirent les regards. Mais les projets les plus crédibles sont souvent ceux qui démontrent déjà leur utilité dans un environnement réel. La hiérarchie de la valeur est en train de changer. La technologie n’est plus jugée sur sa capacité à impressionner, mais sur sa capacité à être déployée.
Et c’est probablement la leçon la plus importante de VivaTech 2026.
Pascale Caron | AI Strategy Advisor | International Keynote Speaker | Co-author of EntrepreneurIA | Conferences • Executive Advisory • AI Governance




