Sylvain Tesson et Catherine Van Offelen au Centre universitaire méditerranéen de Nice

Au Centre universitaire méditerranéen de Nice, le CJD Nice Côte d’Azur réunissait ce lundi 12 octobre la philosophe et essayiste Catherine Van Offelen et l’écrivain-voyageur Sylvain Tesson. La rencontre posait une question qui concerne directement les dirigeants : comment agir sans témérité et décider sans paralysie ? Pendant près de deux heures, la philosophie aristotélicienne, l’expérience de l’entrepreneur et les récits d’aventure ont dialogué autour du risque, de l’incertitude, du courage et du jugement. Jusqu’à cette dernière phrase de Sylvain Tesson, qui donnait soudain une autre profondeur à toute la soirée : « Il faut être fou pour mettre un écran entre soi et la beauté du monde. »

La salle du Centre universitaire méditerranéen de Nice se prêtait particulièrement à cette rencontre. Créé comme un lieu de transmission, de débat et de rayonnement intellectuel, le CUM accueillait une plénière organisée par le CJD Nice Côte d’Azur, ouverte cette fois bien au-delà de ses membres. Le mouvement, qui rassemble près de 6 000 dirigeants en France et approche les 90 ans d’existence, revendique depuis son origine une conception de l’entreprise qui dépasse la seule performance économique. Il s’agit aussi d’interroger la responsabilité du chef d’entreprise, sa capacité à évoluer, la place de l’humain et l’impact de ses décisions sur la société. L’annonce de la conférence résumait d’ailleurs clairement le dilemme proposé : décider trop vite peut conduire à la témérité, mais attendre de posséder toutes les informations nécessaires peut repousser indéfiniment le passage à l’action. Entre les deux, il existe peut-être une troisième voie, celle du « courage lucide ».

Cette idée avait été posée dès l’introduction de la soirée. Le dirigeant était comparé au sportif de haut niveau, contraint de s’entraîner, d’apprendre, de prendre soin de lui et de s’entourer s’il désire durer. L’entrepreneur, lui aussi, agit, prend des risques, supporte l’incertitude et connaît parfois l’échec. Mais l’action ne saurait se confondre avec la fuite en avant. « Nous voulions mettre à l’honneur la prise de risque et le courage. Mais pas n’importe quel risque, et pas n’importe quel courage. Le courage lucide », rappelait l’introduction de la rencontre. Un courage qui regarde les obstacles, les doutes et les conséquences sans pour autant choisir l’immobilité.

La prudence n’est pas ce que nous croyons

Catherine Van Offelen commence alors par un déplacement conceptuel. Le mot qu’elle place au centre de son intervention est grec : phronèsis. Il est généralement traduit par « prudence », mais cette traduction moderne en a progressivement affaibli le sens. Nous associons volontiers la prudence à la retenue, à la précaution, voire à une certaine frilosité. La philosophe rappelle au contraire que la prudence aristotélicienne appartient entièrement au champ de l’action.

« La prudence grecque, c’est plutôt le flair dans l’action. C’est l’intelligence des circonstances, c’est l’art de s’adapter. C’est finalement une forme de sagesse pratique. »

Puis vient une formule qui éclaire toute la démonstration : dans le doute, la phronèsis ne commande pas nécessairement de s’abstenir. Elle invite à agir malgré l’incertitude. Car toute action comporte une part d’impondérable. On peut préparer, mesurer, calculer et anticiper, mais quelque chose échappe toujours au décideur.

Cette réflexion prend une résonance immédiate pour les dirigeants présents dans la salle. Le management contemporain a considérablement développé les outils de prévision, les méthodologies, les données et les dispositifs de contrôle. Pourtant, aucune étude de marché, aucun tableau de bord et aucun modèle prédictif ne peut abolir totalement le risque. Entreprendre suppose précisément de prendre une décision avant que le réel n’ait livré toutes ses réponses. La véritable prudence n’est donc pas l’absence d’audace. Elle en constitue peut-être l’une des conditions.

Catherine Van Offelen insiste sur ce paradoxe. Une « prudence audacieuse » semble être un oxymore pour les modernes. Elle aurait été presque un pléonasme pour les Grecs. La phronèsis n’offre pas la certitude. Elle donne une manière d’avancer lorsque la certitude est impossible.

Décider, c’est apprendre à naviguer

L’image du marin revient à plusieurs reprises. Elle permet de comprendre cette intelligence particulière. Celui qui prend la mer n’ordonne pas au vent de changer de direction et ne demande pas aux vagues de disparaître. Il observe, interprète, ajuste sa route et compose avec ce qu’il ne maîtrise pas. Le grand stratège agit de la même manière. Gouverner, diriger ou entreprendre signifie moins contrôler le réel que développer la capacité de manœuvrer à l’intérieur de celui-ci.

Chez Aristote, Périclès incarne cette figure du phronimos, l’homme prudent capable de conduire la cité. Catherine Van Offelen évoque également, selon les époques et les cultures, de Gaulle ou Churchill, mais aussi des figures entrepreneuriales comme Gilbert Trigano et Marcel Bich. Le point commun ne réside pas dans un modèle de décision identique. Il se situe dans la capacité à percevoir les circonstances, à sentir le moment et à transformer une intuition en action.

C’est ici qu’apparaît l’un des concepts les plus intéressants de la conférence : la capacité à lire les signes. La philosophe remonte jusqu’aux chasseurs-cueilleurs qui reconstituaient la présence d’un animal à partir d’une empreinte, d’un fragment de poil ou d’une branche déplacée. Le médecin agit encore ainsi lorsqu’il interprète des symptômes. Le détective reconstitue une scène sur des indices. Le marin expérimenté observe la couleur du ciel, l’eau ou le comportement des oiseaux.

« L’entrepreneur ausculte les petites traces, les symptômes microscopiques d’une société et arrive à deviner ce qu’il faut faire. »

Cette capacité ne relève ni de la magie ni d’une intuition mystérieuse. Elle résulte souvent d’une expérience accumulée pendant des années, au point de devenir difficile à expliciter. « En montagne, on dit qu’un bon guide est un vieux guide », rappelle-t-elle. Le jugement s’affûte par la confrontation répétée au réel.

Le calcul et l’intuition ne sont pas ennemis

Une autre idée traverse l’intervention : la pensée moderne a pris l’habitude de séparer ce que la phronèsis cherche précisément à réunir. D’un côté, la raison, les chiffres, la démonstration et l’analyse. De l’autre, l’intuition, la sensibilité, l’expérience et le corps. Or la bonne décision mobilise souvent simultanément ces deux registres.

Catherine Van Offelen parle d’une « rigueur élastique », d’une « intuition raisonnée », voire d’un « cœur intelligent ». Elle cite Bergson : « Il faut agir en homme de pensée et penser en homme d’action. » La formule résume bien la tension de toute la soirée. Il ne s’agit ni de célébrer l’instinct contre la raison ni de réduire le jugement à une équation. Il s’agit de tenir ensemble plusieurs formes d’intelligence.

Cette question devient particulièrement contemporaine lorsqu’elle aborde notre obsession de la sécurité et notre recours croissant aux dispositifs d’aide à la décision. Experts, logiciels, cabinets de conseil, big data et désormais intelligence artificielle sont mobilisés pour augmenter la quantité d’informations disponibles.

« On pense que plus les données seront nombreuses, plus on se prémunira de tous les risques. En fait, on voudrait connaître tous les risques pour n’en prendre aucun. »

La remarque mérite attention. L’accumulation de données peut améliorer considérablement une décision. Elle ne transforme pas pour autant un monde incertain en monde certain. Plus profondément, elle ne supprime pas la responsabilité de celui qui décide. La phronèsis rappelle ainsi une limite essentielle à toute automatisation de la décision : l’information peut être augmentée, la prévision affinée, les scénarios multipliés, mais il reste un moment où quelqu’un doit choisir.

La juste mesure plutôt que le risque zéro

Catherine Van Offelen consacre également une partie importante de son intervention à la notion de juste mesure. Là encore, il ne s’agit pas d’une recherche de tiédeur. Elle compare cette position à une ligne de crête. Le prudent n’est ni celui qui refuse systématiquement le risque, ni celui qui se jette aveuglément dans l’action. Il cherche le point d’équilibre qui dépend de la situation.

Cette conception s’oppose frontalement à la démesure, l’hubris grecque. Achille, Antigone ou certaines figures de l’idéalisme radical illustrent cette incapacité à composer avec les circonstances. Ulysse, au contraire, avance par adaptation, ruse, détours et apprentissage. Il échoue, souffre, recommence et revient différent de celui qui était parti. La ligne droite n’est donc pas toujours la voie de l’intelligence pratique.

La philosophe rappelle également qu’une décision ne peut être jugée uniquement sur l’élégance de l’intention. La phronèsis possède une dimension éthique, mais aussi une exigence d’efficacité. Le décideur doit atteindre un résultat sans perdre de vue la finalité de son action. La ruse sans finalité morale devient manipulation. La vertu sans capacité d’agir risque, à l’inverse, de rester impuissante.

Avec Sylvain Tesson, la philosophie quitte l’amphithéâtre pour la falaise

Lorsque Sylvain Tesson prend la parole, le changement de registre est spectaculaire. Il annonce lui-même qu’il sera chargé d’apporter une illustration physique à ce que Catherine Van Offelen vient d’exposer théoriquement. Les concepts aristotéliciens vont désormais rencontrer la mer, les falaises, les kayaks, les cordes, la météo et quelques situations dans lesquelles une mauvaise décision peut avoir des conséquences très concrètes.

L’écrivain commence pourtant par revenir au lieu. Paul Valéry, premier administrateur du Centre universitaire méditerranéen, voulait y développer une « politique de l’esprit ». Tesson observe que Catherine Van Offelen vient peut-être d’y exposer une « politique de l’action », voire un « esprit de l’action ». L’expression est juste. Tout le propos de la soirée consiste précisément à refuser la séparation entre pensée et mouvement.

Il ironise ensuite sur la célèbre définition attribuée au cofondateur de LinkedIn Reid Hoffman, selon laquelle créer une entreprise reviendrait à se jeter d’une falaise en construisant l’avion pendant la chute. Pour Tesson, qui a lui-même expérimenté une chute bien réelle, la métaphore a ses limites. Le véritable enjeu n’est pas de se précipiter dans le vide en espérant improviser une solution. Il serait plutôt de sauter après avoir suffisamment préparé ce qui permettra d’éviter l’écrasement. Toute la différence entre témérité et courage est déjà là.

Les « stacks », laboratoires de la décision

Sylvain Tesson entraîne ensuite le public dans un voyage autour du monde. Pendant plusieurs années, avec l’alpiniste Daniel Dulac, il a entrepris de gravir des sea stacks, ces piliers rocheux que l’érosion a progressivement détachés des côtes. Étretat, Terre-Neuve, les Marquises, la Tasmanie, Palawan, l’île de Pâques, le Cap Horn, l’Irlande et l’Écosse jalonnent ce voyage. Les photographies projetées montrent des aiguilles de pierre surgissant de la mer, parfois difficiles d’accès et souvent soumises à des conditions changeantes.

Tesson aime ces formations géologiques pour leur puissance symbolique. La côte recule, le pilier reste. Il y voit la figure du dissident, du réfractaire, de celui qui maintient sa position alors que tout bouge autour de lui. Mais derrière la poésie du récit se cache une préparation méthodique. Pour atteindre ces sommets, il faut prendre en compte l’état de la mer, la météo, la marée, la qualité de la roche, l’équipement, les capacités physiques de chacun et les possibilités de repli.

« Si nous avions trop longtemps ruminé toutes les difficultés et les dangers d’une telle entreprise, nous aurions été complètement tétanisés. »

À l’inverse, partir sans préparation aurait conduit à l’échec, voire au drame. Tesson propose alors presque une définition opérationnelle de cette sagesse pratique évoquée par Catherine Van Offelen : prendre des risques, mais les adosser au maximum de préparation possible.

L’alpinisme devient ici une métaphore particulièrement pertinente de la décision entrepreneuriale. Il existe un temps pour analyser et un temps pour agir. Confondre les deux, conduit soit à l’imprudence, soit à la paralysie. La difficulté consiste à reconnaître le moment où l’analyse a suffisamment réduit l’incertitude pour que l’action devienne raisonnable, sans jamais devenir totalement sûre.

Savoir renoncer fait aussi partie du courage

La discussion finale sur l’échec apporte une nuance essentielle. Toutes les tentatives de Tesson et Dulac n’ont pas abouti. À deux reprises, l’état de la mer les empêche même d’atteindre la base du pilier. Des creux dépassant 2,50 mètres rendent le passage du kayak à la roche trop dangereux. Ils renoncent.

Ce détail est important car il détruit une vision simpliste du courage. Être audacieux ne signifie pas poursuivre systématiquement. La capacité à renoncer lorsque les conditions ne sont plus acceptables appartient elle aussi au jugement. Tesson raconte cependant ce qui suit : revenus à terre, déçus, ils cherchent un autre stack et repartent. L’échec ne devient ni une glorification romantique ni une condamnation définitive. Il modifie la trajectoire.

« L’échec fait partie de l’apprentissage. »

Catherine Van Offelen replace cette expérience dans une perspective plus large. L’enfant tombe avant de savoir courir. Celui qui apprend une langue commet des erreurs avant de la maîtriser. De la même manière, l’expérience du décideur se forme par une lente « sédimentation ». Les situations vécues, les erreurs, les réussites et les renoncements forment progressivement ce que nous appelons le jugement.

Cette idée mérite d’être entendue par les organisations. Il existe une contradiction à réclamer simultanément l’innovation, l’audace et l’absence totale d’échec. Une entreprise qui punit systématiquement l’erreur finit souvent par produire moins de décisions risquées, donc moins d’expérimentations. La question pertinente n’est pas de savoir comment supprimer l’échec, mais comment distinguer l’échec résultant d’une expérimentation préparée de celui qui procède de la négligence.

Le « stackisme », ou la géographie intime de la liberté

Dans la dernière partie de son intervention, Sylvain Tesson dépasse l’alpinisme pour proposer ce qu’il appelle le « stackisme ». L’idée consiste à identifier dans son existence quelques lieux auxquels on accorde une valeur particulière, puis à organiser une partie de sa vie autour de cette constellation personnelle. Ces lieux peuvent prendre des formes très différentes : une montagne, une bibliothèque, une plage, une ferme, un théâtre, un arbre, une table ou un piano. Tous ont en commun d’offrir un espace de liberté, de beauté, d’autonomie ou de retrait.

La proposition pourrait sembler éloignée de la question initiale de la décision. Elle en constitue pourtant l’un des prolongements les plus intéressants. Décider suppose de savoir ce qui compte. Sans hiérarchie personnelle, sans points de référence, sans critères, toutes les options finissent par se valoir et la liberté de choix peut elle-même devenir paralysante. Tesson inverse ainsi la formule de Pascal sur l’homme incapable de rester dans sa chambre. Selon lui, le problème n’est peut-être pas que l’homme en sorte, mais qu’il puisse désormais aller partout sans toujours savoir où il souhaite réellement aller.

Cette réflexion résonne singulièrement avec nos environnements numériques. Nous pouvons accéder à tout, presque immédiatement. Une infinité de contenus, de destinations, d’opinions et de possibilités se présentent constamment à nous. Mais l’abondance des options ne produit pas mécaniquement du sens. Elle peut même rendre plus difficile la construction d’une direction.

Réhabiliter le jugement humain

Au terme de la soirée, Catherine Van Offelen et Sylvain Tesson semblaient avoir emprunté des chemins radicalement différents pour atteindre un même point. La première est partie d’Aristote pour rappeler que l’être humain doit apprendre à décider dans un monde contingent. Le second est parti à l’assaut de piliers rocheux pour montrer que l’action la plus audacieuse exige préparation, observation, expérience et parfois renoncement.

Leur dialogue pose finalement une question très contemporaine. À mesure que nous augmentons nos capacités de calcul, de prédiction et d’assistance grâce à la technologie, voulons-nous seulement prendre de meilleures décisions ou cherchons-nous inconsciemment à supprimer la nécessité de décider ? Ce n’est pas la même chose. La première ambition est raisonnable. La seconde est probablement illusoire.

La phronèsis rappelle que le monde humain n’est pas une équation. Les circonstances changent. Les finalités se discutent. Les individus réagissent différemment. L’inattendu survient. Le jugement reste nécessaire précisément parce que le réel résiste à la modélisation complète. L’intelligence artificielle peut aider à éclairer une décision, détecter des signaux, comparer des hypothèses et multiplier les scénarios. Mais elle ne dispense ni de la responsabilité ni de cette intelligence des circonstances que Catherine Van Offelen place au cœur de la prudence.

Et peut-être fallait-il finalement Sylvain Tesson pour ramener cette réflexion intellectuelle à quelque chose de beaucoup plus élémentaire : notre relation directe au monde. Pendant toute son intervention, ses photographies avaient montré des hommes minuscules face aux falaises, à la mer, au vent et à l’immensité. Des êtres humains contraints d’observer avant d’agir, de sentir avant de calculer, puis de décider.

« Il faut être fou pour mettre un écran entre soi et la beauté du monde. »

Dans une époque qui nous promet toujours davantage d’intermédiation technologique, la formule dépasse largement la critique des téléphones portables. Elle nous oblige à nous demander ce que nous voulons continuer à voir, à éprouver et à décider par nous-mêmes. La technologie peut augmenter notre connaissance du monde. Elle ne devrait jamais nous faire oublier de le regarder.