Article EntrepreneurIA • Pascale Caron

Quand le beau nous oblige à ralentir

Cette semaine, à Venise, Homo Faber m’a offert un véritable choc esthétique. J’y suis allée pour découvrir l’excellence de l’artisanat d’art. J’en suis ressortie avec une réflexion beaucoup plus large sur notre rapport à la création, à la matière, au temps et à la valeur humaine.

Depuis trois ans, je suis plongée dans l’intelligence artificielle générative. J’en observe les avancées, les usages et les transformations dans les entreprises. Je rencontre des entrepreneurs qui l’intègrent dans leurs organisations. Je regarde les modèles progresser à une vitesse spectaculaire et transformer progressivement notre manière de produire, de créer, d’analyser et de décider.

Et puis, à Homo Faber, j’ai regardé des œuvres.

Des œuvres dont la matière, la complexité et parfois l’étrangeté m’ont arrêtée. J’ai observé des formes organiques, des jeux de lumière, des volumes, des textures, des objets dont on cherche instinctivement à comprendre comment ils ont pu être réalisés. Derrière eux, la main humaine était rarement visible. Pourtant, elle était partout.

C’est peut-être cela qui m’a le plus troublée. Après trois années passées à observer ce que les machines deviennent capables de générer, j’étais subjuguée par des objets qui portaient silencieusement la trace du temps, du geste et de la maîtrise humaine. Face à certaines pièces, je me suis arrêtée longtemps. Pas pour chercher une information. Pas pour comprendre une nouvelle technologie. Simplement pour regarder.

Je me suis alors surprise à penser quelque chose de très simple : cela me fait du bien au cerveau.

C’est ce dont parle le livre Your Brain on Art : How the Arts Transform Us, de Susan Magsamen et Ivy Ross. Les autrices y explorent la manière dont les expériences artistiques et esthétiques interagissent avec notre perception, nos émotions et différents processus cognitifs. Je ne cherche évidemment pas à transformer une sensation personnelle en démonstration neuroscientifique. Ce qui m’a frappée était beaucoup plus immédiat. Après trois années d’immersion dans un univers largement numérique, je redécouvrais la puissance d’une expérience profondément sensorielle : regarder la matière, changer d’angle, observer la lumière, essayer de comprendre comment un objet avait pu naître.

Et surtout, ralentir.

La main derrière l’œuvre

Nous parlons énormément d’intelligence depuis l’émergence de l’IA générative. Pourtant, nous utilisons souvent ce mot pour désigner certaines capacités : raisonner, calculer, mémoriser, synthétiser, produire du langage ou résoudre un problème.

Homo Faber rappelle qu’il existe d’autres formes d’intelligence. Celle du geste en fait partie.

Même lorsque l’artisan n’est pas devant nous, sa présence demeure perceptible dans l’objet. Une matière a été choisie, observée, travaillée. Des décisions ont été prises. Des gestes ont été répétés, corrigés et perfectionnés. Cette connaissance est en partie explicite. Elle peut être enseignée et décrite. Mais elle est aussi profondément tacite. Elle s’acquiert par l’observation, la répétition, la sensation et l’expérience. C’est peut-être ce qui rend certaines œuvres si fascinantes. Nous voyons le résultat, mais nous devinons derrière lui quelque chose d’invisible : le temps nécessaire pour apprendre à le produire.

Or cette notion de temps prend une signification particulière à l’âge de l’intelligence artificielle.

Lorsque produire devient facile, où se déplace la valeur ?

L’IA générative nous fait progressivement entrer dans une économie d’abondance. Certaines capacités de production autrefois rares deviennent accessibles à un nombre considérable de personnes. Cette abondance ne signifie évidemment pas que toutes les productions se valent. La qualité, l’intention et le jugement restent déterminants.

Dès lors, une question économique autant que culturelle apparaît : lorsque le résultat devient abondant, où se déplace la valeur ?

Homo Faber m’a fait envisager une réponse. Vers la provenance, peut-être. Vers le processus. Vers le savoir-faire. Vers la singularité. Vers l’histoire de fabrication. Et vers le temps humain.

Un objet artisanal ne vaut pas seulement par son apparence. Il porte avec lui les conditions de sa fabrication. Quelqu’un a appris à le produire. Une matière a résisté. Des décisions ont été prises. Un savoir a été transmis.

L’intelligence artificielle pourrait ainsi provoquer un paradoxe fascinant : plus la production devient facile, plus nous pourrions vouloir savoir comment les choses ont été produites.

Les Ateliers de France : préserver l’intelligence du geste

Cette expérience m’a également ramenée à mon interview du Groupe Ateliers de France réalisée pour EntrepreneurIA. Notre conversation portait sur une question qui prenait, devant les œuvres de Homo Faber, une résonance particulière : comment préserver et transmettre des savoir-faire qui reposent parfois sur des décennies d’expérience ?

Dans les métiers d’art et du patrimoine, toute la connaissance ne peut pas être consignée dans un manuel. Une partie est explicite et peut être documentée. Une autre est beaucoup plus difficile à saisir. Elle réside dans le regard, dans la perception de la matière, dans la répétition du geste et dans une multitude de microdécisions acquises avec l’expérience.

C’est précisément là que les technologies numériques, et demain davantage l’intelligence artificielle, peuvent jouer un rôle intéressant.

Lors de mon entretien avec les Ateliers de France, nous avions évoqué la possibilité de documenter certains gestes rares grâce à la vidéo, à la photographie et à la captation de données. L’exemple des gestes liés à la réalisation de crémones Louis XIV m’avait particulièrement marquée. Filmer un artisan expérimenté ne permet évidemment pas de transférer son savoir-faire. Mais lorsque l’image peut être enrichie par d’autres informations, comme certaines températures de travail de la matière, une partie de la connaissance tacite devient documentable.

La technologie ne réalise pas le geste. Elle contribue à en conserver la mémoire.

Cette distinction me paraît essentielle. L’IA n’a pas nécessairement vocation à remplacer ce que la main humaine sait faire. Elle peut aussi contribuer à documenter, organiser et transmettre des connaissances qui risqueraient autrement de disparaître.

L’IA peut ainsi participer à préserver des gestes qu’elle ne sait pas remplacer.

C’est probablement l’une des rencontres les plus intéressantes entre intelligence artificielle et artisanat : non pas automatiser systématiquement le savoir-faire, mais utiliser la technologie pour augmenter notre capacité à le transmettre.

Vers une économie de la provenance humaine ?

Cette réflexion dépasse largement les métiers d’art. Elle concerne le luxe, le design, la mode, la gastronomie, les industries créatives et peut-être demain une partie de notre production intellectuelle.

Pendant longtemps, nous avons valorisé la capacité à produire parce que cette capacité était rare. Elle nécessitait une compétence particulière, du temps, une formation ou des moyens importants. L’intelligence artificielle modifie progressivement cette équation.

Si des millions de personnes deviennent capables de produire des images sophistiquées, des vidéos, des textes ou des objets numériques de qualité acceptable, la rareté ne disparaît pas nécessairement. Elle change de nature.

Nous pourrions ainsi voir émerger une véritable économie de la provenance. Qui a créé ? Comment ? Avec quels outils ? Quelle part du processus a été automatisée ? Quel savoir-faire humain est intervenu ? Combien de temps a été nécessaire ?

Dans un univers saturé de productions synthétiques, savoir qu’un objet a été façonné par une personne pourrait constituer en soi une information créatrice de valeur.

Ce que l’intelligence artificielle va rendre rare

Nous nous demandons beaucoup ce que l’IA va rendre possible. Nous nous demandons quelles tâches elle pourra accomplir, combien de temps elle permettra de gagner et quels processus pourront être automatisés. Mais nous réfléchissons moins à ce qu’elle pourrait rendre rare.

Or c’est peut-être là que se trouve une partie de la prochaine création de valeur.

Le temps humain pourrait devenir plus précieux précisément parce qu’il est limité. Une machine peut générer mille propositions. Un artisan ne peut consacrer son attention et ses mains qu’à un nombre limité de pièces.

La provenance, le geste, l’expérience, la singularité et la trace humaine pourraient ainsi gagner en importance à mesure que la production synthétique devient abondante.

L’enjeu n’est donc pas de choisir entre la main et la machine. Il consiste à déterminer ce que nous souhaitons confier à chacune. Si la technologie permet de documenter un savoir, d’en préserver la mémoire et d’améliorer sa transmission, elle ne diminue pas nécessairement la valeur de l’expertise humaine. Elle peut au contraire contribuer à la protéger.

La puissance du beau

Je suis sortie de Homo Faber avec une conviction différente de celle avec laquelle j’étais entrée.

Depuis trois ans, j’observe ce que les machines deviennent capables de faire. À Venise, j’ai regardé ce que des êtres humains sont capables de créer après des années consacrées à maîtriser une matière, une technique et un geste.

Je ne crois pas que ces deux mondes doivent s’opposer. Au contraire. L’intelligence artificielle pourrait nous obliger à regarder avec davantage d’attention ce que nous avions fini par considérer comme ordinaire : une main qui sait, un œil qui distingue, une matière qui résiste, un geste qui se transmet.

Homo Faber m’a aussi rappelé quelque chose de beaucoup plus simple. Le beau compte.

Dans nos réflexions sur la technologie, nous parlons de productivité, de performance, de création de valeur, de compétences et de transformation. Nous parlons beaucoup moins de ce que provoquent en nous la beauté, la matière et l’émerveillement.

Cette semaine, cela m’a fait du bien au cerveau. Mais surtout, Homo Faber m’a fait regarder différemment l’intelligence artificielle.

Nous parlons beaucoup de ce que l’intelligence artificielle va rendre abondant. Nous devrions peut-être réfléchir davantage à ce qu’elle va rendre rare. Le temps humain. La provenance. Le geste. La singularité. La présence.

Dans un monde où nous pourrons générer presque tout, qu’aurons-nous encore envie de savoir fait par une main humaine ?