À l’heure où les crises s’enchaînent, où les certitudes économiques vacillent, la question du collectif revient avec force dans le débat public. Invité des Entreprenariales 2026 à Nice, l’économiste, essayiste et professeur à la Paris School of Business, Thomas Porcher, a livré une réflexion engagée sur le rôle du collectif dans la résilience économique des territoires et des nations.
Modérée par Isabelle Auzias de la Tribune, la conférence a exploré les liens entre crises successives, souveraineté économique, réindustrialisation et responsabilité collective. Au-delà de l’analyse économique, Thomas Porcher a proposé une lecture politique et sociétale des transformations en cours.
Une époque marquée par la fragmentation
Dès l’ouverture de son intervention, Thomas Porcher a dressé un constat préoccupant. Selon lui, la société française n’a jamais été aussi fragmentée.
Cette polarisation se manifeste dans le débat politique, mais également dans les comportements sociaux. Enseignant depuis plusieurs années auprès de jeunes étudiants, il observe une difficulté croissante à accepter la nuance et le compromis.
Cette évolution intervient pourtant à un moment où les défis collectifs n’ont jamais été aussi nombreux. « Nous vivons crise sur crise », résume-t-il.
L’époque où les entreprises pouvaient construire des stratégies à vingt ans paraît révolue. Les certitudes de la mondialisation heureuse des années 1990 ont laissé place à un environnement marqué par l’incertitude permanente.
La crise de 2008 : le premier grand choc
Pour Thomas Porcher, la crise financière de 2008 constitue une rupture historique. Les économistes pensaient alors que les grandes menaces viendraient des économies émergentes. Or l’effondrement est né au cœur même du système économique mondial : les États-Unis. L’économiste rappelle que cette crise est d’abord celle d’un excès de dette privée et non de dette publique.
Les crédits subprimes, accordés à des emprunteurs déjà fragilisés, ont alimenté une bulle immobilière gigantesque. Lorsque celle-ci a éclaté, l’ensemble du système financier mondial a vacillé. Face à cette situation exceptionnelle, la réponse a été collective. Les États sont intervenus massivement pour sauver les banques et éviter l’effondrement de l’économie réelle.
Pour Thomas Porcher, cette expérience constitue une démonstration concrète de l’utilité de l’action collective lorsque les mécanismes de marché ne suffisent plus.
Covid-19 : quand l’État devient assureur en dernier ressort
La pandémie de Covid-19 a renforcé cette conviction.
En quelques semaines, une grande partie de l’économie mondiale s’est retrouvée paralysée. Sans intervention publique, de nombreuses entreprises auraient disparu.
Prêts garantis par l’État, chômage partiel, aides directes aux entreprises : les gouvernements ont mobilisé des moyens sans précédent pour maintenir l’activité économique. Pour Thomas Porcher, cette crise a rappelé une évidence souvent oubliée : dans les moments critiques, l’État reste l’acteur capable de coordonner une réponse collective à grande échelle.
Quelques mois plus tard, la guerre en Ukraine provoquait une nouvelle onde de choc économique avec le retour de l’inflation énergétique.
Puis les tensions au Moyen-Orient sont venues alimenter de nouvelles inquiétudes sur les approvisionnements mondiaux.
Une conclusion s’impose selon lui : la majorité des grandes crises contemporaines sont exogènes. Elles viennent de l’extérieur des économies nationales.
Le retour de la souveraineté économique
Face à cette accumulation de chocs, plusieurs notions ont fait leur retour dans le vocabulaire économique : Réindustrialisation, Souveraineté, Relocalisation, Résilience.
Autant de concepts qui avaient disparu du discours dominant durant les décennies de mondialisation. Pour Thomas Porcher, le paradigme économique doit désormais évoluer.
L’idée selon laquelle les économies occidentales pourraient se spécialiser uniquement dans les services à forte valeur ajoutée tout en externalisant la production industrielle montre aujourd’hui ses limites. La crise sanitaire a révélé de nombreuses dépendances stratégiques. Le cas des masques est devenu emblématique.
L’exemple des masques : le collectif incohérent
Durant la pandémie, l’État a demandé à plusieurs entreprises françaises de produire des masques. Certaines ont investi massivement pour répondre à l’urgence sanitaire. Les ventes ont explosé durant la crise. Mais une fois la pandémie terminée, la commande publique est revenue vers des fournisseurs étrangers moins chers.
Résultat : plusieurs producteurs français se sont retrouvés en difficulté.
Pour Thomas Porcher, cet épisode illustre une incohérence majeure entre les discours politiques sur la souveraineté et les décisions économiques concrètes. La réindustrialisation ne peut fonctionner sans visibilité à long terme. Or les entrepreneurs ont besoin de stabilité pour investir.
Réhabiliter la planification
Le mot peut sembler désuet. Il évoque parfois les économies administrées du XXe siècle. Pourtant, Thomas Porcher défend l’idée qu’une forme de planification est indispensable. Selon lui, toute activité économique repose déjà sur la planification.
Les entreprises planifient leurs investissements. Les étudiants planifient leurs études.
Les ménages planifient leurs achats immobiliers. La véritable question n’est donc pas celle de la planification, mais celle de sa cohérence et de sa stabilité. Les changements permanents d’orientation politique découragent les investissements de long terme.
Le secteur européen des panneaux solaires constitue, selon lui, un exemple particulièrement révélateur. Après avoir dominé le marché mondial, l’Europe a progressivement abandonné son soutien à la filière, laissant le leadership à la Chine.
L’innovation naît souvent du collectif
Pour illustrer son propos, Thomas Porcher s’est appuyé sur l’un des objets les plus emblématiques de notre époque : l’iPhone. Contrairement à une idée répandue, les technologies fondamentales qui composent le smartphone moderne n’ont pas été développées exclusivement par des entreprises privées.
Internet, Le GPS, La reconnaissance vocale, L’écran tactile. Toutes ces innovations trouvent leurs origines dans des programmes de recherche largement financés par la puissance publique.
Selon l’économiste, les plus grandes avancées technologiques naissent souvent de l’articulation entre investissement public et innovation entrepreneuriale. L’État prend les risques initiaux. Les entreprises transforment ensuite ces découvertes en produits accessibles au marché. Cette complémentarité constitue, selon lui, l’une des formes les plus efficaces du collectif économique.
Les PME, piliers invisibles du collectif territorial
Thomas Porcher a consacré une partie importante de son intervention aux petites et moyennes entreprises. Selon lui, leur rôle dépasse largement la simple création de richesse. Une entreprise est également une institution sociale. Lorsqu’une usine ferme, ce ne sont pas uniquement des emplois qui disparaissent. Ce sont aussi des familles qui quittent un territoire, des commerces qui ferment, des services publics qui s’affaiblissent.
Cette réalité explique les fractures territoriales observées dans certaines régions françaises. L’économiste cite notamment plusieurs territoires où le PIB par habitant stagne ou recule depuis plus d’une décennie. Ces dynamiques alimentent ce que certains géographes qualifient de « France périphérique » ou de « diagonale du vide ».
Le rôle central des PME dans la société française
Thomas Porcher rappelle plusieurs données particulièrement significatives. Les PME emploient environ 80 % des apprentis. Elles soutiennent massivement les initiatives locales. Elles contribuent à l’animation économique des territoires. Elles ont créé une grande partie des emplois nets au cours des dernières années. Plus encore, elles bénéficient d’un capital confiance exceptionnel auprès des Français.
Cette proximité constitue un avantage stratégique majeur dans une période où les grandes institutions sont parfois contestées. Le collectif économique commence souvent à cette échelle locale.
Pourquoi les PME peinent-elles à recruter ?
La question du recrutement est aujourd’hui au cœur des préoccupations entrepreneuriales. Selon Thomas Porcher, les difficultés rencontrées par les PME dépassent largement les questions salariales. Un salarié choisit également un territoire.
Il regarde les possibilités de logement. La qualité des transports, l’accès aux soins, la disponibilité des services publics, la qualité des infrastructures numériques. Ces éléments relèvent directement de l’action des collectivités territoriales.
Autrement dit, la compétitivité d’un territoire dépend autant de ses infrastructures que de ses entreprises. Le collectif s’exprime donc aussi à travers la capacité d’un écosystème local à créer des conditions favorables à l’activité économique.
Trois niveaux de responsabilité collective
Pour Thomas Porcher, le collectif économique repose sur trois niveaux complémentaires. Le premier niveau est celui des entrepreneurs : ils créent les emplois, investissent et innovent. Le deuxième niveau est celui des collectivités territoriales : elles créent les conditions de vie qui permettent aux entreprises d’attirer et de fidéliser leurs talents. Le troisième niveau est celui de l’État : il doit protéger l’économie face aux crises majeures et définir des orientations stratégiques de long terme.
Lorsque ces trois niveaux fonctionnent ensemble, le collectif devient un véritable moteur de développement. Lorsqu’ils se contredisent, les fragilités apparaissent rapidement.
Le cas de l’intelligence artificielle européenne
En conclusion de son intervention, Thomas Porcher a élargi sa réflexion à la compétition technologique mondiale.
L’Europe, estime-t-il, a souvent produit des innovations remarquables sans parvenir à les transformer en champions mondiaux. Le Minitel, Alcatel, Qwant.
Autant d’exemples évoqués pour illustrer cette difficulté. Face à la domination des géants américains et chinois, il plaide pour une politique industrielle plus ambitieuse.
L’intelligence artificielle constitue aujourd’hui un terrain particulièrement stratégique. À travers l’exemple de Mistral AI, il souligne l’importance de soutenir les acteurs européens capables de concurrencer les plateformes américaines. Selon lui, la souveraineté numérique ne peut se limiter à des déclarations d’intention. Elle nécessite des investissements massifs, des choix politiques assumés et une véritable stratégie collective.
Une conférence qui interroge notre modèle économique
Au-delà des débats parfois clivants sur le rôle de l’État, l’intervention de Thomas Porcher a eu le mérite de replacer le collectif au centre de la réflexion économique. Dans un monde marqué par les crises géopolitiques, sanitaires, énergétiques et technologiques, la question n’est plus seulement de savoir comment créer de la richesse. Elle est aussi de déterminer comment organiser les coopérations permettant de la préserver.
Entrepreneurs, collectivités et puissance publique apparaissent alors non comme des acteurs concurrents, mais comme les composantes d’un même écosystème. Une idée qui résonnait particulièrement dans le cadre des Entrepreneuriales 2026.
Car derrière la réussite individuelle de chaque entrepreneur se cache souvent une réalité plus profonde : celle d’un collectif capable de créer les conditions de l’innovation, de la croissance et de la résilience.




