Pendant deux ans, les entreprises ont concentré leurs efforts sur une même question : quel modèle d’intelligence artificielle choisir ?

ChatGPT, Gemini, Claude, Mistral… Les comparaisons se sont multipliées. Les directions générales ont évalué les performances, testé des assistants conversationnels et commencé à intégrer l’IA dans leurs processus.

Pourtant, cette question est en train de devenir secondaire.

La véritable transformation ne porte plus uniquement sur les modèles. Elle concerne désormais les infrastructures qui permettront de les construire, de les entraîner, de les gouverner et de les faire évoluer.

Project Tapestry, dévoilé par l’AI Alliance avec Yann LeCun comme Chief Science Advisor, illustre parfaitement cette évolution. Ce projet ne propose pas un nouveau chatbot destiné à concurrencer ChatGPT. Il ouvre une réflexion beaucoup plus profonde : peut-on construire une intelligence artificielle autrement que par la concentration des données, des infrastructures et des décisions entre les mains de quelques acteurs ?

Pour les dirigeants, cette question dépasse largement la technologie. Elle touche directement à la gouvernance de leur entreprise.

Le choix d’un modèle devient une décision stratégique

Depuis l’arrivée de l’IA générative, beaucoup d’organisations raisonnent encore comme lors de l’adoption d’un nouveau logiciel : elles comparent des fonctionnalités, négocient des licences et sélectionnent un fournisseur.

Cette approche montre aujourd’hui ses limites. Choisir un modèle d’IA revient désormais à choisir une dépendance technologique, une politique de gestion des données, un cadre de gouvernance et une capacité d’évolution. Autrement dit, le choix n’est plus seulement informatique. Il devient stratégique.

Les dirigeants doivent désormais se poser une question différente :

Que se passera-t-il si notre fournisseur modifie demain ses conditions d’utilisation, ses tarifs ou l’accès à certaines fonctionnalités ?

Cette interrogation dépasse largement Project Tapestry. Elle concerne toutes les entreprises qui bâtissent progressivement leurs processus sur une intelligence artificielle qu’elles ne contrôlent pas.

Une troisième voie apparaît

Aujourd’hui, deux modèles dominent. Le premier consiste à utiliser les plateformes développées par les grands laboratoires internationaux. Cette approche offre des performances remarquables et une mise en œuvre rapide. En contrepartie, elle crée une dépendance vis-à-vis d’un fournisseur unique.

Le second consiste à développer son propre modèle souverain. Cette stratégie offre davantage de maîtrise, mais nécessite des investissements considérables en calcul, en données et en recherche.

Project Tapestry propose une troisième voie. L’idée est de permettre à plusieurs organisations de construire ensemble une base commune, que chacune pourra ensuite adapter à ses propres besoins. Cette approche collaborative ne remet pas en cause la souveraineté. Elle cherche au contraire à la rendre économiquement accessible en mutualisant une partie des investissements. Il ne s’agit donc pas uniquement d’une innovation technologique.

Il s’agit d’une nouvelle manière d’organiser la production de l’intelligence artificielle.

Les données deviennent le véritable patrimoine de l’entreprise

Cette évolution confirme une tendance de fond. Les modèles généralistes deviennent progressivement accessibles à tous. En revanche, les données métier restent propres à chaque entreprise. Ce sont elles qui feront demain la différence.

Les entreprises capables de documenter leurs processus, de structurer leurs connaissances et d’organiser leur gouvernance disposeront d’un avantage concurrentiel durable, quel que soit le modèle utilisé.

À l’inverse, les organisations qui considèrent encore leurs données comme un simple sous-produit de leur activité risquent de perdre progressivement leur capacité à créer de la valeur.

Le véritable actif stratégique n’est plus uniquement l’intelligence artificielle. C’est la qualité des informations qui lui permettent de produire des décisions pertinentes.

La gouvernance devient un avantage concurrentiel

L’intelligence artificielle fait progressivement entrer les entreprises dans une nouvelle phase de leur transformation numérique. Pendant longtemps, la gouvernance concernait essentiellement les données.

Demain, elle devra également intégrer les modèles, les agents IA, les dépendances technologiques et les responsabilités associées aux décisions automatisées.

Les questions deviennent nombreuses. Qui décide du choix d’un modèle ? Comment garantir la qualité des données utilisées ? Comment éviter une dépendance excessive à un fournisseur ? Comment assurer la traçabilité des décisions produites par un agent IA ? Comment conserver la capacité de changer de technologie si le contexte évolue ?

Ces interrogations concernent désormais directement les directions générales.

Ce qu’un dirigeant peut faire dès aujourd’hui

Les entreprises n’ont pas besoin d’attendre la maturité de Project Tapestry pour agir. En revanche, elles peuvent déjà engager plusieurs actions concrètes. Cartographier leurs dépendances vis-à-vis des fournisseurs d’IA. Identifier les données qui constituent leur véritable avantage concurrentiel. Construire des architectures suffisamment ouvertes pour pouvoir remplacer un modèle si nécessaire. Mettre en place une gouvernance de l’IA associant direction générale, métiers, informatique et fonctions juridiques. Enfin, considérer que le choix d’une intelligence artificielle relève désormais de la stratégie d’entreprise autant que de la technologie.

Une bataille qui dépasse largement Project Tapestry

L’intérêt de Project Tapestry ne réside peut-être pas uniquement dans son succès futur. Il révèle surtout que l’industrie entre dans une nouvelle phase. Hier, la compétition portait sur les modèles. Aujourd’hui, elle s’étend aux infrastructures, aux données, aux mécanismes de gouvernance et aux règles qui organiseront leur développement.

Pour les dirigeants, la question n’est donc plus simplement de savoir quel assistant conversationnel adopter. Elle consiste à déterminer sur quelles fondations technologiques ils souhaitent construire leur entreprise pour les dix prochaines années.

C’est probablement là que se jouera la prochaine grande bataille de l’intelligence artificielle.