Certaines trajectoires rappellent une réalité souvent occultée dans les discours sur la technologie : l’innovation ne naît pas toujours d’une expertise technique, mais d’un problème concret, vécu, observé et non résolu.

Le parcours de Claire Ferandier Sicard, fondatrice et CEO d’ETYC, incubée à MonacoTech, s’inscrit précisément dans cette logique. Rien ne la destinait, à l’origine, à créer une plateforme digitale. Formée en psychologie, elle débute sa carrière dans un univers éloigné de la tech, celui du yachting, où elle travaille pendant huit années. C’est dans ce contexte, au contact direct des opérations, que naît une interrogation structurante. Comment réduire l’impact environnemental de ces activités, alors même qu’aucun outil réellement adapté n’existe ?

« Au bout de quelques années, je me suis demandé comment réduire notre impact. Je n’ai trouvé aucune solution adaptée, alors j’ai décidé de la créer. »

La première réponse n’est pas technologique. Elle est pédagogique. Claire Ferandier Sicard se forme à la norme ISO 14001 et conçoit des programmes destinés aux équipages, avec l’ambition de structurer une démarche environnementale. L’objectif est clair : définir des actions, suivre leur mise en œuvre, inscrire ces pratiques dans le temps. Mais très vite, une limite apparaît. Les outils utilisés, essentiellement des documents Excel ou Word, ne permettent ni un suivi rigoureux ni un véritable engagement des équipes. « On n’avait pas de retour. Ça ne fonctionnait pas », constate-t-elle.

C’est à ce moment que le digital s’impose, non comme une ambition initiale, mais comme une nécessité opérationnelle.

La plateforme ETYC naît de cette contrainte. Elle permet de structurer les actions environnementales de manière progressive, en les organisant autour d’items correspondant aux différents impacts d’un bateau. Chaque action mise en place en débloque une autre, dans une logique de progression continue. Les équipages doivent fournir des preuves, qui sont ensuite vérifiées. À la fin de l’année, une évaluation globale est réalisée, permettant de valider les actions effectivement mises en œuvre. « Ils doivent télécharger des preuves. Ensuite, nous vérifions et nous validons », précise-t-elle.

La plateforme ne se contente pas de mesurer. Elle guide. Elle accompagne des professionnels qui, le plus souvent, ne savent ni par où commencer ni quelles actions prioriser. « En général, ils ne savent pas quoi faire ni comment le faire. Nous, on les guide », explique Claire Ferandier Sicard. Cette dimension est essentielle. Elle transforme un sujet souvent perçu comme contraignant en une démarche structurée et actionnable.

L’intelligence artificielle intervient dans un second temps. Elle n’est pas au cœur du projet, mais elle en accélère le développement. Utilisée notamment via des outils comme Copilot, elle permet d’aller plus vite dans la construction de la plateforme et ouvre des perspectives d’amélioration fonctionnelle. « Ça nous a permis d’aller beaucoup plus vite », souligne-t-elle. Le positionnement reste cependant mesuré. L’IA n’est pas présentée comme une fin en soi, mais comme un levier au service d’un besoin clairement identifié.

Le développement d’ETYC s’inscrit dans une temporalité progressive. Le projet débute en 2019, se structure au fil des années, notamment après une formation à Cambridge en sustainability management, puis franchit une étape décisive avec la création d’une structure en 2024. La plateforme, elle, est déployée auprès de premiers clients, dont une société de yachting ayant intégré une dizaine de bateaux. Cette progression illustre une réalité souvent absente des récits entrepreneuriaux : celle d’un temps long, fait d’ajustements, d’expérimentations et de contraintes.

Car derrière la technologie, les enjeux restent profondément opérationnels. Le financement, la structuration, les choix de développement conditionnent la trajectoire du projet. Comme beaucoup de startups, ETYC évolue dans un environnement où chaque décision engage des ressources limitées, imposant des arbitrages constants entre ambition et faisabilité.

Les nouveaux challenges

Aujourd’hui, le modèle s’élargit. Initialement conçu pour le yachting, il est en cours d’adaptation pour d’autres secteurs, notamment l’hôtellerie et les organisations engagées dans des démarches ISO 14001. L’enjeu est de transformer la gestion de l’impact environnemental en un processus collectif, impliquant l’ensemble des équipes plutôt qu’un seul responsable. « L’idée, c’est que ce ne soit plus une seule personne qui gère la RSE, mais toute l’organisation », précise-t-elle.

L’impact environnemental du digital

Un autre aspect mérite d’être souligné. Dès la conception, ETYC intègre une réflexion sur l’impact environnemental du digital lui-même. Le recours à des expertises en « sustainable digital » traduit une volonté de cohérence, dans un contexte où les outils numériques sont eux-mêmes questionnés pour leur empreinte.

Ce parcours met en lumière une dynamique qui dépasse le seul cas d’ETYC. Il montre que l’innovation peut émerger d’une expérience de terrain, que la technologie peut être mobilisée comme une réponse plutôt que comme un point de départ. L’appropriation du digital ne repose pas uniquement sur une formation initiale, mais sur la capacité à structurer un problème et à y apporter une solution.