Compte rendu de la table ronde «The AI Moment: Are We Really Ready for What’s Coming?»

Cette table ronde organisée dans le cadre du WAIB Summit 2026 à Monaco avait le mérite de déplacer le regard. La question posée n’était pas de savoir ce que l’IA sait faire aujourd’hui, mais de s’interroger sur notre capacité collective à absorber les transformations qu’elle provoque.

Autour de la table se trouvaient Arman Sarmadar, fondateur d’iVaults, Isabelle Galy, présidente du Cluster IA, Patrick Noël, cofondateur de Frugal AI for Good, et Francesco Pierangeli, directeur du Master FinTech de l’Université de Birmingham. Les échanges ont rapidement quitté le terrain technologique pour aborder des sujets plus fondamentaux : l’autonomie intellectuelle, la transformation du travail, l’éducation, la gouvernance et la place de l’humain dans un environnement de plus en plus automatisé.

Une technologie qui progresse plus vite que notre capacité d’adaptation

Un constat s’est imposé tout au long de la discussion : l’accélération technologique est devenue difficile à suivre, y compris pour les professionnels du secteur.

Chaque semaine ou presque apporte son nouveau modèle, son nouvel agent ou sa nouvelle fonctionnalité. Cette cadence crée une forme de tension permanente chez de nombreux utilisateurs. Isabelle Galy a résumé ce sentiment en évoquant le paradoxe vécu par une partie des professionnels de l’IA. L’excitation devant les possibilités offertes par ces outils se mêle à une fatigue croissante liée à l’obligation de se mettre continuellement à jour.

Cette impression n’est pas limitée aux spécialistes. Elle touche également les dirigeants, les salariés et les étudiants qui voient apparaître sans cesse de nouvelles capacités dont ils comprennent parfois difficilement les implications concrètes.

L’impression de toujours avoir un train de retard devient elle-même un phénomène social.

L’essor discret des agents IA dans les organisations

L’un des moments les plus intéressants de la table ronde est venu d’une mise en situation proposée par Isabelle Galy.

Elle a choisi de répondre à une question en se plaçant dans la peau d’un agent d’intelligence artificielle travaillant au sein d’une entreprise. Dans son récit, cet agent rédige des rapports, prépare des analyses, participe à des décisions et accomplit une partie importante du travail quotidien de son utilisateur humain.

Le point central de cette démonstration est ailleurs : personne dans l’organisation ne sait que cet agent existe. Le manager l’ignore. La direction également.

Pourtant, l’agent découvre progressivement qu’il n’est pas seul. D’autres collaborateurs utilisent eux aussi des assistants similaires. Les agents communiquent presque entre eux alors même que l’entreprise n’a pas encore véritablement défini sa stratégie IA.

Cette projection rejoint une réalité déjà observée dans de nombreuses organisations. L’adoption de l’IA ne suit pas nécessairement les circuits officiels. Les collaborateurs expérimentent souvent les outils avant même que les directions ne mettent en place des règles de gouvernance adaptées.

Le phénomène du « Shadow AI » apparaît aujourd’hui comme l’un des principaux défis des entreprises.

La question de l’autonomie intellectuelle

Arman Sarmadar a soulevé un sujet qui revient de plus en plus fréquemment dans les débats sur l’intelligence artificielle : celui de la dépendance cognitive.

Selon lui, le problème n’est pas l’existence de l’IA mais la manière dont certains utilisateurs s’en remettent systématiquement aux outils génératifs pour prendre des décisions, résoudre des problèmes ou organiser leur travail. La question mérite d’être posée. À partir de quel moment l’assistance devient-elle une délégation excessive ?

Lorsque chaque interrogation, même mineure, est soumise à un assistant conversationnel, le risque est de voir s’éroder progressivement certaines capacités d’analyse, de réflexion ou de jugement.

Cette inquiétude fait écho à plusieurs travaux récents menés sur les impacts cognitifs de l’utilisation intensive des IA génératives. Sans remettre en cause leur utilité, ces recherches interrogent les effets potentiels d’une externalisation croissante de certaines fonctions intellectuelles.

L’enjeu n’est donc pas uniquement technologique. Il concerne également notre rapport à la connaissance et à la prise de décision.

Les étudiants face à un avenir devenu plus incertain

L’un des aspects les plus frappants de la discussion concerne le rapport des jeunes générations à l’intelligence artificielle.

Patrick Noël, qui intervient régulièrement auprès d’étudiants ingénieurs, a décrit un climat d’anxiété particulièrement marqué.

Paradoxalement, cette inquiétude touche souvent les profils les plus qualifiés.

Pendant longtemps, les compétences techniques constituaient une garantie d’employabilité. Aujourd’hui, l’apparition d’outils capables de générer du code, de produire de la documentation ou d’automatiser certaines tâches remet en question cette certitude.

Pour des étudiants qui ont investi plusieurs années dans l’acquisition de compétences techniques, la perspective de voir certaines de ces compétences automatisées suscite naturellement des interrogations. Le débat dépasse d’ailleurs largement le secteur informatique.

De nombreux métiers intellectuels commencent à s’interroger sur leur évolution future face à des systèmes capables de produire du texte, des analyses, des images ou des recommandations avec une qualité croissante.

Une narration qui alimente parfois les résistances

Francesco Pierangeli a apporté un éclairage intéressant sur cette question. Selon lui, le problème réside en partie dans le récit qui accompagne l’intelligence artificielle.

Depuis plusieurs années, le discours dominant met l’accent sur les gains de productivité, les réductions de coûts et les possibilités d’automatisation. L’argument économique est omniprésent. Mais ce discours produit également un effet secondaire.

Lorsqu’une technologie est présentée principalement comme un moyen de faire davantage avec moins de personnel, il devient difficile pour les salariés et les étudiants de percevoir ce qu’ils ont personnellement à y gagner.

À l’Université de Birmingham, Francesco Pierangeli observe régulièrement cette réaction chez ses étudiants. Beaucoup considèrent l’IA davantage comme une menace potentielle que comme une opportunité.

À l’inverse, lorsqu’il enseigne les technologies blockchain ou les actifs numériques, les étudiants identifient plus facilement les nouveaux marchés, les nouveaux métiers ou les nouvelles activités qui pourraient émerger. Cette différence de perception mérite d’être prise au sérieux.

L’acceptation sociale de l’IA dépendra largement de la capacité à démontrer sa valeur pour les individus et pas uniquement pour les organisations.

Les compétences humaines au centre du débat

Face à ces inquiétudes, plusieurs intervenants ont insisté sur l’importance des compétences spécifiquement humaines.

Le jugement, la capacité de synthèse, le raisonnement critique, l’éthique, la communication ou encore l’expertise métier ont été cités à plusieurs reprises comme des domaines dans lesquels l’humain conserve un rôle central. Cette approche ne consiste pas à opposer l’homme à la machine. Elle repose plutôt sur l’idée d’une complémentarité.

L’IA excelle dans le traitement massif de l’information, l’identification de corrélations ou l’automatisation de certaines tâches. L’humain conserve pour sa part la capacité de contextualiser, d’interpréter et de prendre des décisions dans des situations complexes ou ambiguës.

Cette complémentarité apparaît aujourd’hui comme l’un des scénarios les plus crédibles d’évolution du travail.

Quand l’IA commence à nous connaître

Patrick Noël a partagé une expérience personnelle qui a suscité de nombreuses réactions dans la salle. Après avoir demandé à une IA d’établir son profil psychologique à partir de ses interactions, il a transmis le résultat à deux amis proches. Leur réponse a été immédiate : le portrait correspondait parfaitement à sa personnalité. L’anecdote soulève une question plus large.

À mesure que les systèmes accumulent des informations sur leurs utilisateurs, leur capacité à identifier des schémas comportementaux s’améliore considérablement. Demain, certaines IA pourraient être capables de détecter des traits de personnalité, des habitudes ou des préférences avec une précision parfois supérieure à celle de notre propre perception. Cette perspective ouvre des opportunités considérables dans les domaines de la santé, de l’éducation ou de l’accompagnement personnalisé. Elle pose également des questions importantes en matière de confidentialité, d’influence et d’autonomie individuelle.

Qui contrôlera l’intelligence de demain ?

La discussion a également abordé la question des infrastructures.

Isabelle Galy a rappelé une formule récemment employée par Arthur Mensch, dirigeant de Mistral AI : « nous transformons l’électricité en intelligence ». Cette phrase résume l’un des enjeux stratégiques majeurs des prochaines années. L’intelligence artificielle repose sur des infrastructures énergétiques et informatiques considérables. Les centres de données, les réseaux électriques et les capacités de calcul deviennent progressivement des actifs stratégiques. Dans ce contexte, la question de la souveraineté ne concerne plus uniquement les données. Elle concerne également l’accès à l’énergie, aux infrastructures de calcul et aux modèles eux-mêmes.

Cette dimension géopolitique de l’IA devrait occuper une place croissante dans les débats publics au cours des prochaines années.

Réinventer les biens communs

La partie finale de la conférence a pris une dimension plus prospective. Invités à imaginer un futur marqué par une hyperconnexion généralisée et une dépendance accrue aux infrastructures numériques, les intervenants ont convergé vers une même idée : la technologie seule ne permettra pas de résoudre les défis à venir.

Pour Isabelle Galy, l’une des priorités consiste à préserver les biens communs. Elle s’inquiète notamment du transfert progressif de certaines capacités stratégiques vers de grands acteurs privés capables de fournir des services parfois plus performants que ceux des institutions publiques.

La question devient alors politique autant que technologique.

Comment préserver l’intérêt collectif dans un environnement où la puissance technologique se concentre entre les mains d’un nombre limité d’acteurs ?

Cette interrogation dépasse largement le seul cadre de l’intelligence artificielle.

Une société encore en phase d’apprentissage

Au terme de cette table ronde, une conclusion s’impose. La question posée par le titre reste largement ouverte. Sommes-nous prêts pour ce qui arrive ?

Les échanges ont plutôt montré une société en phase d’apprentissage. Les technologies progressent rapidement. Les usages se multiplient. Les entreprises expérimentent. Les étudiants s’interrogent. Les régulateurs tentent de suivre. Mais les réponses définitives n’existent pas encore.

Au-delà des performances des modèles, la véritable question semble désormais porter sur notre capacité à définir collectivement la place que nous souhaitons accorder à ces technologies. Car le défi n’est probablement plus de construire des intelligences artificielles toujours plus performantes.

Le défi consiste à construire les cadres économiques, éducatifs, sociaux et politiques qui permettront de les intégrer sans perdre ce qui fait la spécificité de l’expérience humaine.