À Cagnes-sur-Mer, l’Institut des Solutions Sud a réuni quatorze réseaux autour des souverainetés stratégiques et humaines. Une soirée portée par Marielle Walicki pour Pierre Gattaz, pensée comme un laboratoire de coopération territoriale et de transmission intergénérationnelle.
Cagnes-sur-Mer, 13 octobre 2026
Comment construire les souverainetés de demain sans décloisonner les réseaux économiques, professionnels, associatifs et les générations ? C’est le parti pris de la soirée organisée à TERRAZUR par l’Institut des Solutions Sud. Plus qu’une conférence, l’événement a voulu créer un espace commun entre des communautés qui travaillent habituellement dans leurs propres écosystèmes.
Au cœur de cette dynamique, Marielle Walicki. Elle porte ce projet de l’Institut des Solutions Sud pour Pierre Gattaz et a choisi de faire de la coopération inter-réseaux la méthode même de la soirée. Le programme associait deux tables rondes, des prises de parole des réseaux partenaires, des signatures de partenariats et un temps de rencontre destiné à faire émerger des coopérations concrètes.
L’ambition était claire : ne pas réduire la souveraineté à une abstraction géopolitique. Produire, se nourrir, protéger les données, se soigner, accéder à l’énergie, financer l’innovation et conserver les talents sont désormais des enjeux étroitement liés. Ils renvoient tous à une même question : de quelles capacités devons-nous disposer pour rester maîtres de nos décisions ?
Quatorze réseaux, une même question de territoire
La singularité de la soirée tient d’abord à la diversité des réseaux réunis. Autour de l’Institut des Solutions Sud étaient présents le Collectif Energia, l’ANDRH Côte d’Azur, le CJD, la Clinique Juridique Côte d’Azur, les DCF Côte d’Azur et la DFCG Côte d’Azur. Les Femmes Cheffes d’Entreprises, La French Tech Côte d’Azur Région Sud, la Jeune Chambre Économique Nice Côte d’Azur, Kefi Business Club, Les Premières Sud, Skål International Côte d’Azur et l’UPE06 complétaient cette mobilisation collective.
Cette coalition n’était pas seulement institutionnelle. Marielle Walicki avait demandé aux responsables des réseaux de venir accompagnés de jeunes membres, étudiants ou professionnels. Ce sont eux qui ont présenté les organisations, souvent avec leurs propres mots et leur propre expérience. L’exercice donnait immédiatement une autre profondeur au sujet : un territoire ne peut pas être souverain s’il ne sait pas transmettre ses compétences, ses responsabilités, ses réseaux et sa capacité d’action.
Le Collectif Energia a insisté sur la force de l’entraide entrepreneuriale et du codéveloppement. L’ANDRH sur le rôle des ressources humaines. Le CJD sur la formation des dirigeants. La Clinique Juridique sur l’accès au droit. Les DCF sur la promotion des métiers commerciaux. La DFCG sur le lien entre étudiants et fonctions financières. Les Femmes Cheffes d’Entreprises et Les Premières Sud sur la place des femmes dans l’économie. La French Tech sur l’écosystème d’innovation. La JCE sur l’apprentissage par l’action. Kefi sur les relations d’affaires. Skål sur le tourisme et l’ouverture internationale. L’UPE06 sur la représentation économique du territoire.
La souveraineté n’est pas l’absence de dépendances. Elle est la capacité à savoir lesquelles nous pouvons accepter et lesquelles nous devons impérativement maîtriser.
La souveraineté ne signifie plus l’autarcie
La première table ronde, consacrée aux souverainetés stratégiques, a confronté quatre domaines particulièrement sensibles : l’alimentation, le numérique, l’énergie et la santé. Un point commun s’est rapidement imposé. Être souverain ne signifie pas tout produire soi-même. Il s’agit plutôt de comprendre ses dépendances, d’identifier celles qui deviennent critiques et de conserver suffisamment de leviers pour agir lorsque l’environnement se dégrade.
Cette lecture intéresse directement les dirigeants. Une organisation peut fonctionner parfaitement tout en ayant déjà perdu une partie de sa liberté de décision. Elle peut dépendre d’un fournisseur technologique, d’une plateforme, d’une ressource énergétique, d’un financement externe ou d’une compétence rare. Tant que l’écosystème reste stable, la dépendance est presque invisible. La crise la révèle.
Agriculture : la souveraineté par la valeur ajoutée
Adrien Gannac, de la Maison Gannac, a illustré cette logique à travers le citron de Menton. L’entreprise repose sur un modèle intégré combinant production, transformation et distribution. Cette diversification renforce la résilience : lorsque l’un des métiers est fragilisé par une crise climatique, économique ou logistique, les autres contribuent à maintenir l’activité.
Dans les Alpes-Maritimes, la contrainte foncière interdit souvent de rivaliser par le volume avec de grandes régions agricoles. La réponse passe alors par la valorisation : indication géographique protégée, transformation locale, qualité et savoir-faire. Trois fragilités demeurent néanmoins particulièrement fortes : la main-d’œuvre, l’eau et le foncier. Elles montrent qu’une souveraineté alimentaire territoriale suppose des arbitrages collectifs sur l’usage des ressources rares.
Numérique : la dépendance se cache dans la chaîne technologique
Jean-Charles Chemin, président et cofondateur de Legapass, a déplacé la réflexion vers la souveraineté numérique. Pour les professions réglementées, la question est particulièrement sensible. Avocats, notaires, experts-comptables ou commissaires de justice travaillent avec des données protégées et des obligations de conformité importantes.
Son constat met en évidence une difficulté fréquemment sous-estimée : localiser un serveur en France ne suffit pas à garantir une souveraineté effective. Il faut aussi examiner la nationalité des fournisseurs, les législations extraterritoriales auxquelles ils sont soumis, les solutions de paiement, les systèmes d’exploitation, les logiciels et la circulation réelle de la donnée.
La souveraineté technologique se joue également dans le financement. Le retard européen dans les capacités d’investissement, en particulier dans l’intelligence artificielle, risque d’accroître la dépendance future. Pour les entreprises, choisir un fournisseur français ou européen lorsqu’une alternative crédible existe devient donc une décision stratégique autant qu’un choix informatique.
Énergie : l’infrastructure de toutes les autres souverainetés
Salah Ajraoui, ingénieur ayant travaillé sur le parc nucléaire français et des projets internationaux, a rappelé que l’énergie ne peut pas être considérée comme une simple facture. Elle conditionne la mobilité, l’industrie, le numérique, les data centers, l’intelligence artificielle, l’agriculture et la plupart des infrastructures modernes.
La souveraineté énergétique doit par conséquent être pensée sur toute la chaîne de valeur : technologies, capacités de production, approvisionnements, compétences, maintenance et usages. Disposer d’énergie ne suffit pas. Encore faut-il savoir l’orienter vers des usages productifs et efficaces. Cette réflexion rapproche souveraineté industrielle et transition écologique : produire localement avec une électricité fortement décarbonée peut réduire à la fois certaines dépendances industrielles et l’empreinte carbone des chaînes de valeur.
Santé : conserver les cerveaux autant que les infrastructures
Julie Oudin, directrice des soins au Centre Antoine Lacassagne, a proposé une autre lecture. Certaines dépendances pharmaceutiques sont désormais profondément internationalisées. La question devient donc moins de tout relocaliser que d’identifier les capacités qu’il reste essentiel de maîtriser. La recherche, les compétences médicales et les coopérations entre établissements et universités en font partie.
Son intervention a aussi montré combien la souveraineté peut dépendre de facteurs très concrets. Un établissement peut être reconnu, innovant et attractif, mais perdre des professionnels parce qu’ils ne trouvent pas à se loger sur le territoire. Logement, mobilité, stationnement et qualité de vie au travail deviennent alors des enjeux de fidélisation des compétences. La souveraineté sanitaire se construit aussi hors de l’hôpital.
La deuxième frontière : rester souverain face à la machine
La seconde table ronde, consacrée aux souverainetés humaines, a déplacé le débat vers une question plus fondamentale. Comment préserver la capacité de l’individu à penser, choisir et décider dans un environnement de plus en plus médiatisé par les technologies numériques et l’intelligence artificielle ?
Laurence Vanin a insisté sur la nécessité de retrouver une capacité à penser par soi-même et à maintenir une distance critique vis-à-vis des passions, des opinions et des informations manipulées.
Dans un environnement saturé de contenus, la souveraineté intellectuelle devient une compétence stratégique.
Armand Bourgeois a abordé le même enjeu depuis le numérique :
l’intelligence artificielle doit rester un outil et ne pas devenir le dispositif qui décide à la place de l’utilisateur.
Plus les réponses automatiques deviennent faciles d’accès, plus il devient nécessaire de renforcer les capacités de vérification, de contextualisation et de jugement.
Jérôme Baer a formulé le risque autrement. Selon lui, nous ne sommes pas nécessairement menacés d’être remplacés par les machines.
Le danger serait plutôt de perdre une part de notre humanité en leur confiant ce qui devrait rester un travail humain.
La relation, le discernement, la responsabilité et la capacité de donner du sens ne peuvent pas être réduits à des fonctions d’optimisation.
L’enjeu n’est plus seulement de protéger nos données ou nos infrastructures. Il est aussi de savoir ce que nous choisissons de ne pas déléguer à la machine.
La transmission comme infrastructure invisible de souveraineté
La présence des jeunes tout au long de la soirée prend ici tout son sens. Plusieurs d’entre eux ont refusé implicitement l’idée selon laquelle la jeunesse serait seulement le futur. Ils ont rappelé qu’elle est déjà un acteur du présent, à condition qu’on lui ouvre les espaces de décision, d’apprentissage et d’engagement. Cette démarche intergénérationnelle rejoint directement la logique de Marielle Walicki et de l’Institut des Solutions Sud. Construire des souverainetés ne relève pas uniquement de grands investissements technologiques ou industriels. Cela suppose aussi de constituer des réseaux capables de se parler, d’identifier leurs complémentarités et de transmettre suffisamment tôt la capacité d’agir.
Derrière les quatorze associations et réseaux réunis apparaît ainsi une infrastructure souvent sous-estimée : le capital relationnel du territoire. Les entreprises n’innovent pas seules. Les talents ne se développent pas seuls. Les projets ne trouvent pas spontanément leurs financements, leurs partenaires ou leurs débouchés. La souveraineté est également une affaire de coopération.
De la souveraineté comme protection à la souveraineté comme capacité
L’enseignement principal de la soirée est probablement ce déplacement. Pendant longtemps, la souveraineté a été pensée principalement comme une protection : protéger les frontières, les entreprises, les technologies, les données ou les ressources. Les transformations actuelles obligent à adopter une conception plus dynamique.
La souveraineté devient une capacité : capacité à produire, financer, comprendre les technologies, conserver les compétences, gérer une crise, coopérer et, finalement, décider.
Pour les dirigeants, cette évolution change profondément la question. Il ne suffit plus de demander : de quoi dépend mon organisation ? Il faut demander : parmi toutes mes dépendances, lesquelles pourraient demain limiter ma capacité à décider ?
C’est probablement là que commence toute stratégie sérieuse de souveraineté.




